Avec "Anora", le cinéma indépendant s'impose aux oscars 2025
Cette nuit, la comédie dramatique de Sean Baker a triomphé à Los Angeles, empochant cinq statuettes, dont celle du meilleur film. La Palme d'or cannoise 2024 a devancé les favoris : "Emilia Pérez" et "The Brutalist".

- Publié le 03-03-2025 à 11h05
- Mis à jour le 03-03-2025 à 14h05

"Vive le cinéma indépendant ! Si vous voulez de meilleurs films indépendants, il faut en produire plus !", a lancé Sean Baker, ce lundi matin au Dolby Theatre de Los Angeles, à l'issue de la 97e cérémonie des oscars. Après avoir déjà été récompensé, dans la dernière ligne droite de la saison des prix, par la Guilde des réalisateurs et la Guilde des producteurs, Anora a décroché l'oscar du meilleur film.
Nommée à six reprises, la Palme d'or cannoise 2024 a triomphé, récoltant cinq statuettes, quatre pour Sean Baker lui-même (meilleurs film, réalisateur, scénario et montage) et un pour Mikey Madison, sacrée meilleure actrice. Elle brille en effet en jeune strip-teaseuse new-yorkaise tombant amoureuse d'un fils d'oligarques russes. Comme aux Bafta du cinéma britannique à la mi-février, la comédienne californienne de 25 ans a ainsi brûlé la politesse à Demi Moore, qui faisait office de favorite pour son rôle dans la comédie horrifique The Substance de la Française Coralie Fargeat.
Comme à Cannes, Sean Baker a tenu à "remercier la communauté des travailleuses du sexe" et a lancé un plaidoyer pour le cinéma en salle. "Durant la pandémie, nous avons perdu près de 1000 salles aux États-Unis et nous continuons d'en perdre. Si nous ne renversons pas la tendance, nous perdrons une part vitale de notre culture. […] Où tombe-t-on amoureux des films ? Au cinéma. C'est là que l'on pleure, que l'on crie, que l'on se bat tous ensemble !" Auteur de films marquants comme The Florida Project (sur la précarité en 2018) ou Red Rocket (sur l'envers de l'industrie pornographique en 2021), le cinéaste indépendant de 54 ans a plaidé pour une distribution des films au grand écran et non sur les plateformes.
Le seul prix qui a échappé à Anora est l'oscar du meilleur second rôle masculin, où était nommé le Russe Yura Borisov (génial à l'écran). Celui-ci s'est incliné face à Kieran Culkin, qui l'emporte pour son rôle dans le très beau et très personnel A Real Pain de Jesse Eisenberg.

"Emilia Pérez", grand perdant
Présenté à Los Angeles sous l'étiquette d'une plateforme, Netflix, Emilia Pérez aura été le grand perdant de la soirée. Gagnante des Golden Globes (quatre prix) et des César vendredi soir (sept statuettes), la comédie musicale française n'a décroché que deux oscars, malgré ses 13 nominations (un record pour une production non anglophone). La chanteuse Camille et son compagnon Clément Ducol ont empoché le prix de la meilleure chanson pour "El Mal", tandis que Zoe Saldaña, époustouflante, s'est logiquement imposée au second rôle féminin. Emilia Pérez s'est même incliné, à l'oscar du meilleur film international, face au très beau Je suis toujours là du Brésilien Walter Salles.
Le film de Jacques Audiard avait, il est vrai, été rattrapé par les polémiques. Il a notamment été très mal accueilli au Mexique — où on lui reproche de donner une image stéréotypée de la culture mexicaine —, mais a surtout été plombé par l'exhumation d'anciens tweets racistes et homophobes de son actrice principale, l'Espagnole Karla Sofía Gascón. La comédienne transgenre a d'ailleurs été prise pour cible par Conan O'Brien, le maître de cérémonie de la soirée. "Anora utilise le mot en F ("fuck", NdlR) 479 fois. C'est trois fois de plus que le record établi par l'agent de Karla Sofía Gascón. Karla, si tu tweetes sur cette cérémonie, je m'appelle Jimmy Kimmel", a plaisanté l'ancien présentateur du Tonight Show de NBC, en clin d'œil à son collègue, l'animateur de l'émission Jimmy Kimmel Live ! sur ABC. Et ce sous les rires de la salle, où était présente Karla Sofía Gascón.

Trois prix pour "The Brutalist"
Autre perdant de la soirée, Conclave, le thriller dans les coulisses du Vatican de l'Allemand Edward Berger, tiré du roman éponyme du Britannique Robert Harris, n'a empoché qu'un seul oscar (sur sept nominations), celui de la meilleure adaptation pour Peter Straughan. Nommé à dix reprises, Wicked s'est contenté de deux prix techniques : meilleurs décors (pour Nathan Crowley et Lee Sandales) et meilleurs costumes pour Paul Tazewell, le premier Afro-Américain à être récompensé dans cette catégorie.
Au début de la cérémonie, la préquelle du Magicien d'Oz — grand succès en salles, avec près de 730 millions de dollars au box-office — avait cependant été mise à l'honneur, avec la présence sur scène d'Ariana Grande, qui a chanté le mythique "Over The Rainbow". Avant d'être rejointe par Cynthia Erivo pour reprendre la chanson du film, "Wicked Defying Gravity".
Nommé à 10 reprises, The Brutalist est finalement reparti avec trois oscars : meilleure photographie (pour Lol Crawley), meilleure musique (pour Daniel Blumberg) et, sans surprise, meilleur acteur pour Adrien Brody. Incroyable dans le rôle d'un architecte survivant de la Shoah dans le film-fleuve de Brady Corbet (3h30), le New-Yorkais de 51 ans a espéré ne pas connaître, cette fois, la même traversée du désert qu'après son premier sacre, il y a 22 ans, pour son rôle dans Le Pianiste de Roman Polanski…

La Belgique (un peu) récompensée
Si Soundtrack to a Coup d'Etat du Belge Johan Grimonprez n'a pas été récompensé au titre du meilleur documentaire — il s'est incliné face à No Other Land de Basel Adra, Hamdan Ballal et Yuval Abraham —, le cinéma belge a brillé à Los Angeles cette nuit par le biais de ses coproductions.
Après avoir emporté le Golden Globe début janvier et le César vendredi soir, Flow, le chat qui n'avait plus peur de l'eau du Letton Gints Zilbalodis a continué son parcours sans faute en décrochant l'Oscar du meilleur film d'animation. "Ce petit chat a su toucher le cœur des spectateurs, petits et grands, d'une façon unique et profonde. Immense gratitude envers toute l'équipe qui a donné vie à ce film avec passion et talent", a réagi Grégory Zalcman (Take Five), producteur belge du film, aux côtés de la RTBF, de la Lettonie et de la France. Le Bruxellois peut désormais décorer son bureau d'une belle statuette dorée… À noter que les animateurs du film, Pierre Mousquet et Jonathan Bottazzi, seront présents, ce lundi à 17h, au 44e Festival Anima à Flagey pour présenter le making of de ce brillant film d'animation sans parole.
Là encore, c'est un film indépendant qui s'est imposé, face à des grosses productions de studios comme Vice-Versa 2 (Pixar), Wallace & Gromit : La Palme de la vengeance (Aardman/Netflix) ou Le Robot sauvage (DreamWorks).
Côté meilleur court métrage, une coproduction belge a soufflé la statuette à une autre coproduction… I'm not Robot s'est en effet démarqué, notamment face à Beautiful Men du Flamand Nicolas Keppens. Réalisée par la Néerlandaise Victoria Warmerdam, cette dystopie à la Black Mirror — qui imagine une musicienne remettant son existence en question en étant incapable de réussir à passer un "Captcha" —, a été tournée entre Bruxelles et Malines et est coproduite pour la Belgique par Henry Gillet de Y House.

Toutes les nominations aux Oscars 2025
Meilleur film : Anora de Sean Baker
- The Brutalist de Brady Corbet
- A Complete Unknwown (Un parfait inconnu) de James Mangold
- Conclave d'Edward Berger
- Dune : 2e partie de Denis Villeuneuve
- Emilia Pérez de Jacques Audiard
- I'm Still Here de Walter Salles
- Nickel Boys de RaMell Ross
- The Substance de Coralie Fargeat
- Wicked de Jon M. Chu
Meilleur réalisateur : Sean Baker pour Anora
- Brady Corbet pour The Brutalist
- James Mangold pour A Complete Unknown (Un parfait inconnu)
- Jacques Audiard pour Emilia Pérez
- Coralie Fargeat pour The Substance
Meilleure actrice : Mickey Madison dans Anora
- Cynthia Erivo dans Wicked
- Karla Sofía Gascón dans Emilia Pérez
- Demi Moore dans The Substance
- Fernanda Torres dans Je suis toujours là
Meilleur acteur : Adrien Brody dans The Brutalist
- Timothée Chalamet dans A Complete Unknown (Un parfait inconnu)
- Sebastian Stan dans The Apprentice
- Ralph Fiennes dans Conclave
- Colman Domingo dans Sing Sing
Meilleur scénario original : Sean Baker pour Anora
- Brady Corbet et Mona Fastvold pour The Brutalist
- Jesse Eisenberg pour A Real Pain
- Moritz Binder, Tim Fehlbaum et Alex David pour September 5
- Coralie Fargeat pour The Substance
Meilleure adaptation : Peter Straughan pour Conclave
- Jay Cocks et James Mangold pour A Complete Unknown (Un parfait inconnu)
- Jacques Audiard et Thomas Bidegain pour Emilia Pérez
- RaMell Ross, Joslyn Barnes et Colson Whitehead pour Nickel Boys
- John H. Richardson, Brent Buell et Clint Bentley pour Sing Sing
Meilleure actrice dans un second rôle : Zoe Saldaña dans Emilia Pérez
- Monica Barbaro dans A Complete Unknown (Un parfait inconnu)
- Ariana Grande dans Wicked
- Felicity Jones dans The Brutalist
- Isabella Rossellini dans Conclave
Meilleur acteur dans un second rôle : Kieran Culkin dans A Real Pain
- Yura Borisov dans Anora
- Edward Norton dans A Complete Unknown
- Guy Pearce dans The Brutalist
- Jeremy Strong dans The Apprentice
Meilleur documentaire : No Other Land de Basel Adra, Hamdan Ballal et Yuval Abraham
- Black Box Diaries de Shiori Itō
- Porcelain War de Brendan Bellomo et Slava Leontye
- Soundtrack to a Coup d'Etat de Johan Grimonprez
- Sugarcane : les ombres d'un pensionnat de Julian Brave NoiseCat et Emily Kassie
Meilleur film d'animation : Flow de Gints Zilbalodis
- Inside Out 2 (Vice-Versa 2) de Kelsey Mann
- Mémoires d'un escargot de Grace Pudel,
- Wallace & Gromit : La Palme de la vengeance de Nick Park et Merlin Crossingham
- Le Robot sauvage de Chris Sanders
Meilleur film international : Je suis toujours là de Walter Salles (Brésil)
- La Jeune fille à l'aiguille de Magnus Von Horn (Danemark)
- Emilia Pérez de Jacques Audiard (France)
- La Graine du figuier sauvage de Mohammad Rasoulof (Allemagne)
- Flow de Gints Zilbalodis (Lettonie)
Meilleur court métrage : I'm Not a Robot de Victoria Warmerdam
- A Lien de Sam et David Cutler-Kreutz
- Anuja d'Adam J. Graves
- The Last Ranger de Cindy Lee
- The Man Who Could Not Remain Silent de Nebojša Slijepčević Palme d'or du court métrage. À voir sur Arte.tv
Meilleur court métrage d'animation : In the Shadow of the Cypress d'Hossein Molayemi et Shirin Sohani
- Beautiful Men de Nicolas Keppens Un film belgo-français à voir sur Arte.tv
- Magic Candies de Daisuke Nishio
- Wander to Wonder de Nina Gantz
- Yuck ! de Loïc Espuche
Meilleur court métrage documentaire : The Only Girl in the Orchestra (La Seule fille de l'orchestre) de Molly O'Brien
- Death by Numbers de Kim A. Snyder
- I Am Ready, Warden de Smriti Mundhra
- Incident de Bill Morrison
- Instruments of a Beating Heart d'Ema Ryan Yamazaki
Meilleure photographie : Lol Crawley pour The Brutalist
- Greig Fraser pour Dune : 2e partie
- Paul Guilhaume pour Emilia Pérez
- Ed Lachman pour Maria
- Jarin Blaschke pour Nosferatu
Meilleur montage : Sean Baker pour Anora
- David Jancso pour The Brutalist
- Nick Emerson pour Conclave
- Juliette Welfling pour Emilia Pérez
- Myron Kerstein pour Wicked
Meilleur musique originale : Daniel Blumberg pour The Brutalist
- Hans Zimmer pour Dune : 2e partie
- Camille et Clément Ducol pour Emilia Pérez
- John Powell et Stephen Schwartz pour Wicked
- Kris Bowers pour The Wild Robot
Meilleur chanson originale : "El Mal" dans Emilia Pérez
- "Never Too Late" dans Elton John : Never Too Late
- "Mi Camino" dans Emilia Pérez
- "Like A Bird" dans Sing Sing
- "The Journey" dans The Six Triple Eight