TLC, les trois lettres de Serge Dorny
Le Belge vient d'être renommé pour un second mandat à l'Opéra d'État de Bavière à Munich.
- Publié le 10-02-2025 à 14h12

Il n'est ni chanteur, ni chef d'orchestre, ni même metteur en scène – même si dans sa jeunesse il joua du cornet à piston, puis de la trompette dans des harmonies de la Flandre profonde. Mais ne vous y trompez pas : même s'il reste dans l'ombre, Serge Dorny, né à Wevelgem il y a juste 63 ans, est un des hommes les plus puissants dans le monde de l'opéra.
À la tête du Bayerische Staatsoper depuis 2021, le Flamand dirige ainsi la première scène lyrique d'un pays qui compte plus de 70 opéras. L'Opéra de Munich est un des théâtres d'opéra les plus réputés au monde, dans une Champion's League très fermée, où jouent également la Scala de Milan, l'Opéra de Vienne et celui de Paris, le Covent Garden de Londres et le Metropolitan de New York.
Londres et Lyon
C'est en 1983 que Dorny commence sa carrière à la Monnaie, dirigée à l'époque par Gérard Mortier, dont il reste aujourd'hui un des disciples les plus en vue. Il y restera quatre ans comme dramaturge, avant d'occuper successivement quelques postes de hautes responsabilités qui lui permettront d'acquérir expérience, compétence et réseau.
En 1987, il prend la direction artistique du festival des Flandres, où il rencontre et engage notamment une nouvelle génération de chefs – les Salonen, Fischer ou Gergiev. En 1996, cap sur Londres, où il devient directeur artistique et financier du London Philharmonic Orchestra, une des phalanges symphoniques les plus en vue, mais aussi un des orchestres permanents du fameux festival d'opéra de Glyndebourne.
Puis, en 2003, il prend la tête de l'Opéra National de Lyon, deuxième scène lyrique de France qu'il dirigera pendant 18 ans. Avec, en 2014, un faux départ : nommé à la tête de l'Opéra de Dresde, le Belge en est éjecté avant même d'avoir pris ses fonctions par la ministre en charge, sous pression, dira-t-on, du chef Christian Thielemann, qui ne souhaite pas partager le pouvoir avec lui. L'affaire se réglera devant les tribunaux (qui donnent raison à Dorny) et le conseil d'administration de l'Opéra de Lyon, qui n'a encore trouvé personne pour le remplacer, sera bien content de le reprendre et de le garder encore pour six ans.

Garants de l'institution
Dresde aurait été un poste prestigieux, mais Munich l'est plus encore. Mais c'est aussi un solide défi, notamment parce que les maisons lyriques allemandes jouent selon le système de répertoire (un lever de rideau tous les soirs avec chaque fois un opéra différent), là où les maisons belges, françaises ou italiennes fonctionnent selon le système de stagioni (un seul opéra est donné pendant deux ou trois semaines, et un ou deux mois s'écoulent entre chaque programme) : "Tout a été un changement pour moi en arrivant ici ! Parce que c'est l'Allemagne, si différente de l'Angleterre ou de la France, parce que c'est un autre type d'institution et un autre mode de gestion. Et parce que c'est une maison avec une extraordinaire histoire : Mozart y a été associé, Wagner a créé ici cinq opéras, Strauss deux – et il en a été directeur musical à 30 ans ! Et il y a eu aussi Walter, Knappertsbusch, Krauss, Solti, Keilberth, Sawallisch, Petrenko… Chaque membre du personnel, quel que soit son métier, a une profonde conscience de cette importance de la maison et se considère comme garant de l'institution. Tout changement, toute proposition sont donc vus avec une sorte de méfiance. Et c'est une salle de 2100 places, qu'il faut remplir chaque soir dans une ville d'1,5 million d'habitants : ce n'est ni Paris, ni Londres, ni New York…"
Les premiers mois en 2021, on s'en doute, ne seront pas simples… "Quand je suis arrivé, on sortait progressivement de la pandémie et il a fallu retrouver le rythme d'avant. Mais les routines avaient été perdues, le monde avait changé, les travailleurs supplémentaires n'étaient plus à portée de main… Il y avait encore beaucoup de Covid dans l'équipe, le public avait pris d'autres habitudes – les offres digitales – et j'ai eu l'obligation de ramener tout le monde au boulot et leur permettre de courir à nouveau le marathon tous les jours. Mais chaque jour, j'étais ébloui par le niveau de qualité dont ils étaient tous capables d'atteindre au quotidien. J'ai pu comprendre leurs inquiétudes et ils ont pu comprendre mon projet. Deux ou trois ans ont été nécessaires pour créer la complicité…"
Un son nourri de l'expérience
L'amour semble désormais mutuel. Dorny a été récemment renouvelé pour un second terme qui le mènera au moins jusque 2031. "De la même façon que quand vous écoutez la 9e symphonie de Beethoven, vous entendez à travers elle toutes ses autres symphonies, j'ai le sentiment que le son de notre orchestre est nourri de tous les opéras qu'ils ont joués. Et même si L'Amour de Danaé, par exemple, n'a plus été donné ici depuis 1988, on entend dans l'orchestre toute la connaissance qu'il a des autres opéras de Strauss."
Et chaque jour, Dorny applique encore aujourd'hui une des leçons que Gérard Mortier lui a apprises : "Lorsqu'il y a une nouvelle mise en scène, je suis présent lors des répétitions, des filages piano, des pré-générales. J'observe tout et je communique mes commentaires. La tâche d'un directeur d'opéra n'est pas seulement d'aligner 10, 20, 30 titres d'opéra sur un papier et de coller des noms à côté. Il faut également tout un travail de compagnonnage, d'accompagnement, d'amour des artistes. Quand je donne cours, je dis qu'il y a trois lettres importantes dans ce métier qui ne commence jamais et qui ne s'arrête jamais : T, L et C. C'est à la fois Tender (tendresse), Love (amour) et Care (soin), mais aussi Time (temps), Labour (travail) et Commitment (engagement)."
