Jules César aux abris, aucun survivant
Une consternante destruction scénique du chef-d'œuvre haendélien.
- Publié le 19-08-2025 à 13h30

Les mises en scène de Dimitri Tcherniakov se classent en deux catégories : les opéras russes qu'il traite le plus souvent avec fidélité, et les œuvres "occidentales" qu'il aime réinventer en racontant une tout autre histoire où les protagonistes se distancient de leur personnage. Les spectateurs bruxellois ont ainsi pu apprécier d'un côté son Conte du tsar Saltane plutôt poétique et de l'autre sa Carmen radicalement réécrite.
À Salzbourg, pour ses premiers pas dans le répertoire baroque, le Russe opte pour un troisième axe d'approche : une transposition mais pas de réécriture véritable, pas de récit substitutif mais une destruction minutieuse de la beauté intrinsèque de l'œuvre à travers une accumulation de poncifs du Regietheater des trente dernières années. Sans qu'on sache pourquoi (il explique seulement dans le programme que "Malheureusement, il n'a jamais été en Égypte"), l'action est transposée dans un abri souterrain où retentissent régulièrement des explosions. Ukraine ? On peut l'imaginer, même si Tcherniakov, prudent, ne propose aucune explication en ce sens.
Sale, humide, oppressant, le lieu semble avoir été choisi comme emblématique de précarité, de laideur et de promiscuité malsaine. On ne sait pourquoi les personnages sont là et, de toute façon, aucun, selon Tcherniakov, n'est plus important que les autres, ni d'ailleurs particulièrement "bon". On comprendra vite que tous sont névrosés. Cesare ne se distingue des autres que par l'élégance de son costume (quand il n'est pas en slip), Cleopatra a pris l'allure d'une prostituée aux cheveux roses, Cornelia est une grande bourgeoise coincée qui, après avoir été violée par un Tolomeo décadent et malsain à souhait et un plus que patibulaire Achilla – aucun détail de la scène n'est épargné au spectateur – tentera, pour se remettre d'aplomb, d'imposer une relation incestueuse à Sesto, son fils gravement autiste. Le metteur en scène dit ne pas croire dans la fin heureuse, mais prend plus de trois heures et beaucoup de violence pour étayer cette négation.
Sordide et malaisant
Le tout est assez constamment sordide et malaisant pour ôter au spectateur toute tentation de fermer les yeux et jouir sans arrière-pensée des beautés de la partition, quels que soient les efforts louables d'Emmanuelle Haïm qui dirige son Concert d'Astrée avec efficacité mais sans vraiment réussir à restaurer la grâce dont nous prive la vision scénique. C'est d'autant plus désolant qu'il y a une distribution de belle qualité : les contreténors Christophe Dumaux (Cesare virtuose aux coloratures impressionnantes, même si la voix manque parfois de projection), Federico Fiorio (Sesto agile et précis) et Yuriy Mynenko (Tolomeo dégoulinant de veulerie), la soprano Olga Kulchynska (Cleopatra bien projetée mais avec quelques attaques parfois imprécises), la mezzo Lucile Richardot (fabuleuse Cornelia à la puissance stupéfiante et au timbre de velours) et le baryton Andrey Zhilikhovsky (impressionnant et rigoureux Achilla).
Diffusion sur Musiq3 le 20 septembre à 20h, et annoncée sur arte.tv.