Quand Ravel invite Satie sur ses terres
Classique. Le Festival Ravel vit une nouvelle jeunesse sous la direction de Bertrand Chamayou.
- Publié le 01-09-2025 à 11h51

Les derniers touristes délaissent peu à peu le littoral basque, l'océan prépare ses marées d'équinoxe à la grande joie des surfeurs et, comme chaque année, Ciboure et Saint-Jean-de-Luz célèbrent l'enfant du pays. C'est à Ciboure que Maurice Ravel est né voici juste 150 ans, dans une élégante maison dont le style hollandais tranche singulièrement avec les colombages bigarrés des maisons labourdines. Il n'y resta pas longtemps : ses parents habitaient Paris, mais sa mère, de souche basque, était venue spécialement pour accoucher de son premier enfant sur la terre de ses ancêtres pour respecter une tradition familiale.
Villes siamoises
Une fois adulte, Ravel, qui parlait le basque, se montra attaché à Ziburu et Donibane Lohizune, et y revint régulièrement. Et ce sont aujourd'hui les deux villes siamoises bâties de part et d'autre de l'estuaire de la Nivelle qui le célèbrent d'un même élan. Fondé en 1930, le festival Ravel est un des plus anciens de France, mais il connaît une nouvelle jeunesse depuis que Bertrand Chamayou en a repris la direction artistique fin 2023.
Le pianiste français est non seulement un fin connaisseur de l'œuvre de Ravel mais il a aussi du talent, des idées, et un carnet d'adresses qui font merveille. Vendredi, on célébrait tout à la fois le Ravel transcripteur et le Ravel orchestrateur dans les deux belles églises de la baie. À Saint-Vincent, côté Ciboure, Kirill Gerstein et Thomas Adès (compositeur mais aussi pianiste) proposaient un menu subtil d'œuvres pour deux pianos de Debussy (En blanc et noir), de Ravel (Sites auriculaires) mais aussi de Debussy transcrit par Ravel (les Nocturnes) ou même de Adès transcrit par Adès (une paraphrase de son opéra Powder her face). Avec, en lever de rideau, une rareté : Frontispice, ultime et très courte pièce de Ravel pour piano à… cinq mains, Chamayou venant alors prêter une des siennes à ses deux collègues.
Louis XIV
Le soir, dans la somptueuse église Saint-Jean-Baptiste qui accueillit en 1660 le mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d'Autriche, l'immense retable prenait des allures d'icônes d'église orthodoxe avec les Tableaux d'une exposition de Moussorgski dans la célèbre orchestration de Ravel. L'Orchestre de Bordeaux-Aquitaine, dirigé de très expansive manière par Joseph Swensen, excellait à mettre en lumière chaque couleur instrumentale. Le concert s'ouvrait avec une orchestration moins connue de Ravel, celle du Carnaval de Robert Schuman réalisée pour le fameux Nijinski dans un style frisant parfois le kitsch. Et entre les deux, arroseur arrosé, mais belle idée, une orchestration par le compositeur contemporain Yan Maresz de la sonate pour violon et piano de 1927, la violoniste Veronika Eberle se retrouvant ainsi soliste d'une sorte de concerto que Ravel n'a jamais écrit.
Citerne Buckingham
Samedi, Ravel recevait Erik Satie à l'occasion du 100e anniversaire de sa disparition. Dès 9h00, Chamayou attaquait dans le cadre atypique et mystérieux de l'immense citerne du Fort de Socoa, une ancienne citadelle de Vauban, une exécution minutieuse de Vexations, œuvre mythique constituée de 840 répétitions d'une même cellule de 36 notes. À 11h, comme dans la relève de la garde à Buckingham, Barbara Hannigan venait prendre le relais de Chamayou après 240 variations, mais la soprano canadienne ralentissait le tempo : 45 secondes par variation au lieu de 30 chez le Français.
Quelques pas plus loin, dans une cave de pierre pleine de cuves de vin, on pouvait découvrir la pianiste/claviériste Tamar Halperin dans une très intéressante relecture de compositions de Satie : entrecoupées de pièces de John Cage, Claude Debussy ou Chick Corea, jouées alternativement ou simultanément sur un quart-queue et un synthétiseur placé perpendiculairement et avec les traitements électroniques additionnels de Guy Sternberg.
Enfin, on revenait à 17h dans l'église Saint-Vincent de Ciboure pour la Messe des Pauvres, œuvre rare pour orgue et chœur composé par un Satie de 29 ans qui avait déjà quitté l'Ordre de la Rose-Croix pour fonder sa propre Elise métropolitaine d'Art de Jésus Conducteur : Maude Gratton au buffet et huit jeunes chanteurs de l'Académie Ravel assuraient cette belle découverte. Dans la foulée, on retrouvait Chamayou et Hannigan, ayant laissé les Vexations à de jeunes pianistes de la même Académie Ravel, dans une version pour piano et soprano de Socrate, drame symphonique avec voix composé par Satie sur des textes de Platon. Le tout aura duré 25 heures à peine…
→ Jusqu'au 7 septembre ; festivalravel.fr