"Festen" à l'opéra : le triomphe choral du déni
Classique. Turnage réussit son adaptation du film culte de Vinterberg.
- Publié le 17-02-2025 à 14h05

Palme d'Or au Festival de Cannes en 1998, premier film tourné (ou presque) selon les règles du manifeste Dogme95, Festen a déjà connu des adaptations théâtrales. Avec son respect scrupuleux de la règle des trois unités – lieu, temps et action – le chef-d'œuvre de Vinterberg se prête naturellement à la scène : alors qu'il réunit enfants et amis dans son luxueux manoir pour fêter ses soixante ans, Helge Klingefeldt se retrouve soudain confronté à son passé d'abuseur incestueux, ramené à la surface par son fils Christian malgré la lâcheté de son épouse Else, de sa fille Helena et de son fils cadet Michael.
Après Anna Nicole
Mais il manquait à l'œuvre la dimension chorale que peut offrir l'opéra : c'est chose faite, et brillamment, avec Festen, opéra en trois actes de Mark-Anthony Turnage, compositeur anglais qui avait déjà joliment défrayé la chronique lyrique en 2011 avec son opéra, Anna Nicole, librement adapté de la vie et de la mort d'Anna Nicole Smith, mannequin, stripteaseuse et starlette américaine plus connue pour ses mensurations que pour sa filmographie.
Turnage et son librettiste Lee Hall n'ont presque rien changé à la trame du film de Vinterberg, sinon en donnant la parole pour une très belle scène à Linda, la sœur jumelle de Christian qui s'est suicidée. Chaque discours prononcé par un des participants au dîner devient une scène ou un air, et l'assemblée des amis anonymes est étoffée de façon à former un chœur de soixante personnes qui commente l'action ou reprend en écho les mélodies de style populaire (comptine de la grand-mère, chanson raciste de Michael…). Turnage, pour qui l'humour reste chose indispensable, a même ajouté un chœur où les invités s'inquiètent de la composition de la soupe.
Silences et mambo
La force chorale permise par le passage à l'opéra s'exprime non seulement dans ces chants, mais aussi dans les silences : l'absence de toute musique pendant de longues secondes après les discours où Christian révèle les viols commis par Helge sur ses enfants fait plus encore d'effet que d'éventuels (rares) déchaînements sonores. Parfois aussi, Turnage joue du contraste entre le drame profond des souvenirs rappelés et une musique lénifiante, intentionnellement doucereuse ou joyeusement superficielle (scènes de danse, mambo ou conga) pour souligner l'indifférence. C'est notamment le cas au final, qui est d'ailleurs le seul moment où l'opéra s'écarte du film : pas, ici, de – relative – victoire du bien où Helge quitte la salle honteux et gêné, chassé par une réprobation silencieuse, mais au contraire un retour plus embarrassant encore du patriarche que tous ou presque saluent chaleureusement, tandis que Christian est même abandonné par Pia. Le déni triomphe de la vérité, il n'y a plus la moindre place pour l'espoir.
Division par lumières
Richard Jones signe une mise en scène efficace et très… cinématographique, dans un décor un peu moins luxueux que celui du film et où les lumières sont utilisées pour diviser la scène en deux ou trois lieux distincts (notamment les chambres où Christian, Helena et Michael se préparent avant le grand dîner). Edward Gardner dirige avec verve et précision une partition colorée où les percussions en tous genres tiennent une grande place (il y a même une batterie rock) et où chacun des personnages principaux est caractérisé par une couleur instrumentale. Le jazz n'est jamais très loin, et le tout est à ce point consonant et accessible qu'on pense par moments à Britten, mais aussi parfois même à Gershwin.
La distribution est splendide, avec en têtes d'affiche l'excellent ténor anglais Allan Clayton pour camper un Christian des plus émouvants, le formidable baryton français Stéphane Degout en Michael et le non moins expérimenté baryton anglais Gerald Finley dans le rôle de Helge. Excellents aussi, Natalya Romaniw (Helena), Thomas Oliemans (Helmut), Rosie Aldrige (Else) et même le vétéran John Tomlinson dans le rôle du grand-père.
Londres, Covent Garden, jusqu'au 27 février ; www.roh.org.uk