Le viol de Méduse : mythe ancien, histoire d'aujourd'hui
Création à la Monnaie d'un nouvel opéra sur la Gorgone aux cheveux de serpents
- Publié le 03-05-2026 à 13h15
- Mis à jour le 03-05-2026 à 17h13
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?" C'est dans la bouche d'Oreste, évoquant les Furies en pleine scène de folie, que Racine avait placé le célèbre alexandrin passé à la postérité comme modèle d'allitération. Il eut pu aussi être adressé à Méduse, la plus célèbre des Gorgones, que Le Caravage et tant d'autres représentèrent avec ce visage grimaçant et sa chevelure de serpents. Même la maison Versace en a fait son emblème.
L'opéra n'a que rarement abordé ce mythe, et par le seul biais – mansplaining ? – de Persée, celui qui vainc Méduse en lui tranchant la tête, héros célébré par Lully et évoqué par Berlioz, quand Benvenuto Cellini fond une statue à son effigie. Mais l'originalité de Medusa, le nouvel opéra de Iain Bell et Lydia Steier qui sera créé à la Monnaie le 5 mai, ne s'arrête pas là : voilà un opéra d'aujourd'hui qui, tout en se basant sur des personnages anciens, traite de problèmes contemporains.
"Il n'est pas nécessaire d'aller proclamer que c'est un opéra post #metoo, mais disons que l'histoire de Méduse méritait un traitement moins romantique que celui qu'on lui donne d'habitude", explique Lydia Steier, metteuse en scène du projet et également autrice du livret. "Le viol est le catalyseur de toute l'histoire : dans la mythologie, on recourt à des euphémismes – 'il la prend', 'il la séduit'… – , mais nous n'avons pas de fausse pudeur à le désigner comme ce qu'il est, ou à le montrer sur scène. C'est l'objet du premier acte, où nous racontons aussi comment Medusa, loin de susciter compassion, se voit imputer la responsabilité de ce viol par Athena, qui la punit en lui faisant le visage d'un monstre. Elle est slutshamed (mot anglais sans équivalent francophone désignant un dénigrement lié à la sexualité, NdlR). Le deuxième acte décrit le trauma lié à ce viol, ce que les récits mythologiques désignent comme le destin. C'est-à-dire ce qu'on ne peut contrôler : Medusa ne peut plus avoir de relations sexuelles, elle ne peut pas avoir d'enfants… Dans notre opéra – pas dans la mythologie traditionnelle, mais nous avons voulu ajouter cet élément dans l'opéra, par empathie pour elle – la seule chose qu'elle peut maîtriser, c'est la façon dont elle meurt : elle choisit de mourir de la main de Persée, fils de Danaë, qui a vécu le même traumatisme qu'elle."
Don Giovanni
Hormis Le Viol de Lucrèce de Benjamin Britten, peu d'opéras désignent explicitement les violences sexuelles pour ce qu'elles sont : "Il y en a peu en effet. Parfois, il y a bien viol, mais la question n'est traitée que de façon allusive. Prenez la première scène de Don Giovanni : c'est bien de cela qu'il s'agit ! Et on apprend ensuite que, avant Donna Anna, il y a eu des milliers d'autres femmes. Ou alors on parle de "mariage forcé". Chez les Tudor, on voit des filles de 12 ou 13 ans mariées à des hommes qui en ont 46 : ce ne sont pas des mariages heureux auxquels tout le monde a envie de venir faire la fête ! Et dans la mythologie, les cas de coercition sexuelle sont tellement fréquents qu'on n'y prend même plus garde, on finit par considérer cela comme la norme."
Dans son livret également, Lydia Steier ne craint pas de nommer des réalités qu'on n'a pas l'habitude de voir ainsi nommées à l'opéra – on y parle de règles, de bite ou de chatte. Un réalisme qu'imposait le sujet pour celle qui fait ainsi ses débuts officiels comme librettiste : "J'ai déjà beaucoup écrit, et notamment plusieurs livrets, mais c'est le premier qui est mis en musique. C'était moins un rêve qu'une nécessité : j'ai mis en scène tellement de créations avec de mauvais livrets (rires) ! Au départ, j'étais simplement engagée comme metteuse en scène, et j'ai beaucoup parlé avec Iain Bell du choix d'un librettiste : un romancier ? un poète ? Ils ont souvent beaucoup de mal à comprendre les besoins d'un livret. Il faut pouvoir dire beaucoup en peu de mots, et il faut pouvoir construire de vrais personnages. On peut les aimer ou les détester, mais ils doivent avoir une substance, et il faut les placer dans de vraies situations, pas seulement aligner des mots. Finalement, j'ai proposé à Iain d'écrire le livret moi-même. Avec, notamment, Elektra de Strauss et Hofmannstahl que je considère comme un modèle absolu."
Et forcément, le travail de metteuse en scène de Steier a également nourri son livret : certaines situations de La Vestale de Spontini, qu'elle a récemment montée à Paris, se retrouvent dans Medusa : c'est la nuit, dans le temple d'Athena dont elle est gardienne, que Neptune vient la violer.
Bruxelles, La Monnaie, du 5 au 19 mai ; www.lamonnaie.be