Comment ne pas aimer cette monstrueuse Medusa ?
Un nouvel opéra à la Monnaie avec des vrais personnages, du plaisir musical et de l'émotion.
- Publié le 07-05-2026 à 16h20
- Mis à jour le 08-05-2026 à 06h42
Le défi n'était pas évident. Créer un opéra – genre supposé moribond – autour d'une figure mythologique – référentiel supposé passéiste –, mais le créer pour parler de questions éternelles, donc actuelles : les violences sexuelles, la survivance post-traumatique, le suicide. En deux heures, deux actes et sept personnages, Medusa, de Iain Bell et Lydia Steier, première création de l'ère Scheppelmann à la Monnaie, relève le gant.
Inconnu jusqu'ici en Belgique, le compositeur britannique Iain Bell a six opéras à son actif : du métier, et cela se sent. Une capacité d'écrire une musique qui tombe bien dans les voix, jusqu'à oser çà et là une ivresse vocale qui n'est jamais gratuite mais toujours au service de l'expressivité, un talent d'orchestrateur coloriste (fût-ce, comme ici, avec un ensemble d'effectif traditionnel et de dimensions moyennes – moins de soixante musiciens) capable de varier les effets – silences compris – pour susciter toute une palette d'émotions, un vrai sens mélodique (notamment dans la berceuse qui revient régulièrement) et, surtout, pas de fausse pudeur autour de la volonté de plaire au public, avec une partition pleinement contemporaine mais qui n'éprouve aucune gêne à être consonante. La direction musicale de Michiel Delanghe est elle aussi digne d'éloges.
Certains puristes/intégristes biberonnés aux dogmes de Darmstadt crieront peut-être, l'air pincé, à la facilité, voire au trafic d'influences. Les deux Richard (Wagner et Strauss) ne sont jamais très loin, et certains moments confinent presqu'à l'univers du musical, comme le début de l'acte II, où Medusa chante autour du mot "sublime" une scène qui devient une véritable song. Mais si l'on veut garder à l'opéra une pertinence, la place de la création doit cesser d'être marginale, ce qui suppose forcément d'écrire une musique qui parle au public et qui le touche.
Mise en scène et livret
Lydia Steier signe la mise en scène, mais aussi son premier livret : les deux, mus par un même sens de l'ellipse, sont indissociables. Tout est dit, fût-ce crûment mais sans vulgarité, tout est montré, sans fausse pudeur mais sans voyeurisme inutile. Ici aussi, les références à une mythologie de l'opéra sont patentes : le châtiment de La Vestale, la brutalité de Don Giovanni, la sororité d'Elektra ou de La Walkyrie. Mais l'essentiel est ailleurs : les mots sont justes, les gestes le sont aussi, unis pour créer des personnages qui nous semblent presque familiers, les uns attachants et les autres à tout le moins marquants, des personnages de chair et d'os quand bien même ils seraient divins et immortels.
Difficile de ne pas éprouver empathie, tendresse et compassion pour Medusa (la formidable Claudia Boyle), victime digne et clairvoyante qui trouvera dans le choix de sa mort la seule issue possible à un destin impitoyable. Impossible aussi de ne pas s'attendrir devant Persée (l'excellent Josh Lovell), enfant des étoiles devenu héros malgré lui, rachetant sans comprendre de son épée les crimes du seul autre personnage masculin de la soirée. Et si l'on détestera presque autant que Poséidon, dieu manipulateur et violeur, la déesse Athena, inflexible et cruelle, on aimera aussi les deux sœurs Euryale et Stheno, et même la Grande-Prêtresse aux coloratures virtuoses.
À reprendre
Avec des décors sobres mais habiles et fonctionnels, et des costumes, masques et coiffures originaux qui marquent les mémoires, la Monnaie tient là un spectacle de qualité qui vaudra d'être repris, et même de voyager. Peu importe finalement qu'il s'agisse d'une œuvre du passé prenant les meilleurs atours de notre temps ou d'une œuvre d'aujourd'hui se nourrissant subtilement de ce qui l'a précédée. Ce qui compte, c'est qu'elle est en mesure de générer des émotions : peur, colère, tristesse, tendresse, espoir…
→ La Monnaie, jusqu'au 19 mai ; www.lamonnaie.be. Diffusion sur Musiq3 le 13 juin à 20h ainsi que sur OperaVision le 15 mai (puis en streaming jusqu'au 14 novembre.