"Médusa", ce viol ne sera pas impuni
Sur la scène de La Monnaie, le mythe grec de Méduse, raconté par Ovide au Ier siècle, et qui a traversé l'histoire de l'art occidental. À quoi sert encore le mythe ? Peut-être à accepter la souffrance de nos existences – preuve faite avec un psychanalyste. Monstre ou victime, femme bafouée ou puissance faite femme, Méduse, quand on la regarde, nous perce à jour.

- Publié le 08-05-2026 à 06h38
- Mis à jour le 08-05-2026 à 06h43

"Il ne fallait pas laisser le viol impuni". Telle est racontée, ramassée en quelques lignes, l'histoire de Méduse dans les Métamorphoses d'Ovide, au Livre III. Ce qu'en dit le poète conteur des mythes, il y a plus de 2000 ans, ne met pas la Gorgone au cœur du récit, mais bien Persée, héros demi-dieu, l'" enfant des étoiles". Méduse, pour Persée, incarnait la mortelle Gorgone à qui il comptait, d'un coup de glaive qui décapite, subtiliser son pouvoir effrayant : celui de pétrifier ceux qui la regardaient dans les yeux.
On avait par contre oublié que le pouvoir de pétrification de Méduse lui venait d'Athéna, conséquence de son viol par le dieu des océans, Poséidon. Athéna, outragée en son temple par cet acte irréparable, inflige à la belle Méduse une métamorphose monstrueuse − sa sublime chevelure remplacée par une coiffe de serpents − ainsi qu'un don, autant qu'une malédiction, celui de "méduser", de muer en statue de pierre ceux qui lèveraient les yeux sur elle. "Le viol ne devait pas, ainsi que le dit Ovide, rester impuni" qui poursuit ainsi : [Athéna] a changé les cheveux de Gorgone en hydres de la honte…". Mais la honte portée par qui ? Par la femme violée ? Ou par ceux qui regardent ?
Jean Florence est psychologue, psychanalyste, ancien directeur du Centre d'études théâtrales de l'UCL et notre interlocuteur idéal en ce soir de première à La Monnaie. Avec lui, et face à la proposition de Iain Bell et Lydia Steier, on revient au début de l'histoire de Méduse, c'est-à-dire au viol. Et à son effroyable pouvoir de damnation.
Car, paradoxalement, l'art nous permet de regarder Méduse en face.
Que pourriez-vous mobiliser comme grille de lecture pour appréhender l'histoire de Méduse telle qu'on la voit sur la scène de La Monnaie ?
On peut s'identifier à des éléments signifiants. Je ne dis pas de s'identifier à un personnage psychologique mais à des choses représentées : la notion du désir (celui de Poséidon, implacable, pour Méduse), la culpabilité, la complexité d'être témoin d'un viol (pour le public, NdlR).
La femme violée pourrait nous renvoyer à la binarité bourreau/victime : ce serait juste et relèverait du domaine de la justice humaine. Mais ce serait trop simple, puisque le bourreau a une histoire, la victime a une histoire, et ensuite, l'histoire continue pour l'un et pour l'autre. J'ajoute : le bourreau est à l'image de notre humanité, c'est là qu'on voit toute la difficulté des représentations ! D'ailleurs, j'ai été frappé, à la fin de la représentation, quand le public a hué Konstantin Gorny, le chanteur qui jouait Poséidon.
Cependant, le méchant est davantage un représentant de notre refoulé, de notre impensé. Je m'explique : si le théâtre mobilise nos capacités d'identification, on s'identifie par rapport à notre "moi officiel", qui va dans le sens de nos idéaux plutôt du côté des gentils et des beaux…
Et dans le même temps, vous voyez la littérature noire, le cinéma dans notre époque, ce cynisme, cette violence, c'est elle qui mobilise nos consciences d'aujourd'hui. Il y a une part de nous qui trouve sa satisfaction à rester là, devant la violence, fasciné et silencieux.
Pourquoi cette nécessité d'en passer par là ? C'est la question qu'on pourrait poser au sortir de l'acte I où la violence apparaît crue et nue.
C'est l'ambiguïté de l'humain : c'est ce qui arrive à l'autre, pas à moi. Rousseau l'a bien analysé avec le sentiment de "pitié" dans laquelle il y a une satisfaction que cela arrive à l'autre, et pas à soi. On peut parler d'une dimension d'auto-préservation : on regarde tout ça bien assis dans son fauteuil.
Quelle est l'utilité de montrer un viol sur scène ?
J'ai toujours été, moi, pour l'ellipse. Aujourd'hui, il existe une certaine complaisance pour l'esthétique de la violence. Et, à la fois, chacun sait que c'est du théâtre. C'est d'ailleurs pour cela que personne ne sort de sa chaise pour aller casser la figure à Poséidon. C'est cela que le théâtre mobilise : notre capacité à entrer en rapport avec une scène. Pas besoin de s'identifier à des personnages (et ce n'est pas une bonne idée de faire de la psychologie de personnages, car aucun homme n'est capable de cette démesure que l'on voit sur scène), mais on s'identifie à des actions. Parce qu'elles décrivent nos propres pulsions par rapport à des objets. C'est de l'interaction qu'il faut parler ! Car il n'y a pas de bourreau sans victime, ni de victime sans bourreau, enfin, même, pas de théâtre sans public. C'est pour un public que ces gens mettent en scène des viols.
En fait, la mythologie nous sert le tableau complet de ce qui est possible comme transgressions. Le sexe et la violence sont les deux grandes barrières, inceste et meurtre, les transgressions majeures.
L'art a-t-il quelque chose de moins rétif pour les gens, que ce que pourrait leur apprendre la psychanalyse sur leur intériorité peu reluisante ?
L'art pourrait être l'équivalent d'un rêve : le rêve est fait pour qu'on puisse dormir alors qu'il s'y passe des choses parfois embarrassantes, voire même des cauchemars. Mais repenser à son rêve remue des choses angoissantes, qu'on n'a pas trop envie de savoir. L'art aborde les mêmes questions de l'être humain, mais les habille. Il donne une forme à l'irreprésentable, à l'inimaginable.
En ce sens, l'art est aussi une consolation. Quand on regarde la difficulté de l'être humain à travers une œuvre d'art, on est d'accord sur le fond, mais on n'en parle pas. Et, grâce à la forme, on prend plaisir ensemble.
→"Medusa", de Iain Bell et Lydia Steier, à La Monnaie, à Bruxelles. Infos et rés. : https://www.lamonnaiedemunt.be