Aujourd'hui, "peut-on encore mourir d'amour ?"
Lisa Cogniaux interroge la figure de l'amoureuse, en convoquant l'histoire, la littérature, le cinéma, la chanson et la musique, qui ont participé à la romantisation de l'amour et à ses biais. Une pièce intelligente, drôle et tendre à découvrir aux Martyrs jusqu'au 23 mars.

- Publié le 13-03-2025 à 13h36

"J'ai rencontré l'homme de ma vie !", annonce, regard pétillant et sourire béat, Ophélie (Stéphanie Goemaere) à son amie et colocataire Judith (Lisa Cogniaux). "Il écrit des poèmes et s'appelle Hamlet", précise-t-elle. Ophélie en est sûre : cette fois, c'est l'amour fou. Elle pourrait même mourir d'amour pour lui, car, comme elle l'aime vraiment, comment pourrait-elle vivre sans lui ? Beaucoup plus terre à terre et moins fleur bleue, Judith, célibataire, la met en garde : "Et s'il devient toxique ? Ou violent ?" L'amour romantique est un vernis qui peut parfois vite se craqueler.

Autrice, musicienne, comédienne et metteuse en scène, Lisa Cogniaux ne le cache pas au public : "J'ai de gros problèmes avec l'amour romantique." Le choix des prénoms de ses personnages pour sa nouvelle pièce, Peut-on encore mourir d'amour ?, est donc loin d'être anecdotique. Dans la tragédie Hamlet de Shakespeare, Ophélie est la future épouse d'Hamlet, prince du Danemark, dont les actes terribles la poussent à la folie puis au suicide en se noyant dans une rivière. Quant à Judith, son prénom se réfère au tableau très violent Judith décapitant Holopherne d'Artemisia Gentileschi, une peintre de la Renaissance.

Une baignoire sur pieds envahie de lierre
Dans son premier et excellent spectacle, Fragments d'une, Lisa Cogniaux disséquait le rôle assigné aux actrices de cinéma. Ce nouvel opus s'inscrit dans la même veine, en interrogeant, cette fois, la figure de l'amoureuse. Pour ce faire, elle convoque l'histoire, la peinture, la littérature (Duras, Yourcenar, Shakespeare…), le cinéma (Titanic, Dirty Dancing, Les Demoiselles de Rochefort…), la chanson et la musique, qui ont largement participé à la romantisation de l'amour et à ses biais.

Pour garder une juste distance, elle a opté pour une scénographie (signée Irma Morin) à la fois kitsch et réaliste : un petit coin salon avec mini-bar, une baignoire sur pieds envahie de lierre et un synthé. Une distance que l'on retrouve également dans la construction intelligente et équilibrée de sa pièce. Aux conversations tendres et animées entre Ophélie et Judith sur les relations amoureuses et la vision qu'e
lles en ont chacune se mêlent des repères historiques sur l'émergence du romantisme et son influence croissante sur la façon dont l'amour a été façonné dans l'art. Éclairant !
Pour étoffer et égayer son propos, Lisa Cogniaux puise dans nos références collectives. Et c'est fort drôle. Au synthé et/ou derrière le micro, les deux comédiennes s'en donnent à cœur joie : "Je me sens vivre" par Dalida, "Le coup de soleil" par Richard Cocciante, "Et si tu crois un jour que tu m'aimes" par Françoise Hardy, etc.

Sous ces airs festifs, Peut-on encore mourir d'amour ? se veut profondément engagé et politique car le spectacle nous confronte à la réalité des dérives, nombreuses, de l'amour romantique. À commencer par les féminicides, longtemps fantasmés et maquillés en "drames passionnels".
→ Bruxelles, Les Martyrs, 1 h 15, jusqu'au 23 mars. Infos et rés. au 02/223.32.08 ou sur https://theatre-martyrs.be
→ En tournée dans le Brabant wallon du 25 mars au 23 avril. Infos et dates sur https://levilar.be