Estomac noué, champagne à flot et pantalon de training : Anne Gruwez nous raconte sa cérémonie des César
Le film "Ni juge, ni soumise" a remporté, vendredi soir, le César du meilleur documentaire. La juge d'instruction bruxelloise Anne Gruwez, personnage central de ce film, et les réalisateurs Yves Hinant et Jean Libon étaient présents dans la belle salle Pleyel où se déroulait la cérémonie.
- Publié le 25-02-2019 à 12h27
- Mis à jour le 25-02-2019 à 14h01

Le film "Ni juge, ni soumise" a remporté, vendredi soir, le César du meilleur documentaire. Une récompense prestigieuse, qui vient un petit mois après l'octroi d'un autre prix, à savoir le Magritte du documentaire. La juge d'instruction bruxelloise Anne Gruwez, personnage central de ce film, et les réalisateurs Yves Hinant et Jean Libon étaient présents dans la belle salle Pleyel où se déroulait la cérémonie. Anne Gruwez est rentrée de Paris pour, immédiatement, prendre sa garde de juge d'instruction qui s'est terminée lundi matin.
Entre-temps, La Libre a tenu à lui demander comment elle avait vu vécu son voyage parisien. Elle nous a proposé de coucher ses impressions sur papier et de nous les adresser.
Voici le texte d'Anne Gruwez, qui correspond bien à son auteur(e) et auquel nous nous sommes contentés de rajouter des intertitres.
"Un jour, en janvier, par exemple, tu reçois un courriel du producteur : un dessin, une urne avec César dessus et un bulletin de vote. Là, tu comprends que c'est bon pour les César et tu félicites tout le monde. En fait, t'as rien compris. C'était juste pour que tu votes. Ce que tu n'as pas fait puisque t'as rien compris. Et que, de toute façon, ton ordi est obsolète. Puis, on t'annonce que c'est bon pour les Magritte. Là, c'est ton horizon, ton Amérique à toi… même si c'est trop bien pour toi.
Et puis, et puis, et puis il y a les César, même que t'y crois pas et que tu regardes la date : 22 février, c'est l'anniversaire de Bibill (ton frère), et tu es de service (c'est le boulot, l'emprunt hypothécaire quoi). Mais bon, t'as jamais vu la salle Pleyel et t'as jamais mis les pieds au Fouquet's ce qui est promis. Donc, "sans désemparer", comme ils disent en justice, tu mets tout en œuvre pour y aller. Et les copains t'aident.
Garde-robe et boucles d'oreille
T'as le trac parce qu'en bon petit soldat, t'aimes pas enfreindre les ordres de marche. Les gens, ils croient que le juge d'instruction est "l'homme le plus puissant du royaume", c'est même pas vrai, il a au moins pour lui, ses angoisses de mal faire ou de faire le mal. Bon, tu te promets de ne rien acheter pour la cérémonie. T'as tout ce qu'il faut pour t'habiller d'aise ce qui est l'essentiel. Tu passes ta garde-robe en revue et les boucles d'oreille, c'est important ça. Est-ce que tu décides d'abord de ta tenue pour y assortir les boucles d'oreille ou le contraire ?
Tu prends congé le jour venu. Tout ce que tu n'utiliseras pas est dans ta valise, c'est bon. Accessoirement, la tenue y est aussi : elle a un look parisien, c'est bon. Faut quand même pas faire province. On dit ce qu'on veut mais Bruxelles, c'est quand même plus cool, on est chez nous. A Paris, il faut loger, donc, ne rien oublier.
Hôtel avenue de Friedland
Train à 13h13, on est vendredi. Tiens, ça t'avait échappé alors que tu aimes les signes de chance. Et c'est pas parce qu'il est en retard, le train, qu'il a changé d'heure ! A 13 minutes près, il est à l'heure. Classique. Mon ami Mic est du voyage, tous deux en deuxième classe, là où on ne reçoit pas à manger. T'arrives à Paris, tu crèves la dalle. Tu t'installes à l'hôtel, avenue de Friedland quand même, c'est à côté de l'Etoile-Arc de Triomphe. Il fait beau et avec Mic, tu casses la croûte dans une brasserie à côté avec un verre de vin. Dans la nervosité d'un évènement où vous n'avez pas à agir, préférez le verre de vin au médoc. Le vin, vous le résorbez à raison d'un verre par heure, le médicament, vous n'en connaissez pas les effets secondaires. Puis, tu te promènes, tu repères les lieux, on est à côté de la salle Pleyel où se jouent les César. On ira à pied.
Parler en marchant avec des hauts talons
Moi qui suis une amoureuse de l'architecture, je me réjouis de voir cette salle Art-Déco, construite peu avant l'INR de notre génial architecte Joseph Diongre. Bon, je vais pas vous en faire la liste des mérites comparés. On me taxerait de parti-pris, on aurait tort mais je suis bruxelloise avant tout. Là-dessus on rentre à l'hôtel en croisant M. Deborsu et son équipe. On fait connaissance, désolée mais je n'ai pas la télévision. Je paie l'abonnement mais ma télévision est sans raccordement depuis trois ans et c'est toujours au mauvais moment que j'ai idée d'appeler le raccordeur. Bonjour, bonsoir, on n'a pas trop le temps, on a flâné. Oui, oui, on a photographié le chokotoff géant en noir, jaune, rouge qui trône en façade de l'ambassade de Belgique sur le rond-point de l'Etoile. Moi, je dis qu'un jour, je serai ambassadeur là et que je remplacerai le chokotoff par la statue de Joseph Poelaert. Personne ne saura qui c'est mais, au moins, on aura une chance de parler de son Palais de Justice délabré qui n'a l'air d'intéresser personne…

Mic et moi, on va se changer. Moi, au moins, je mets des pompes, peut-être un peu éculées mais confortables. Et on rejoint les autres. Les Parisiens qui nous accompagnent, cherchent le chemin sur leur GPS. Nous, on sait et on les guide, suivis par M. Deborsu, son percheur et sa caméra. J'ai appris à avoir plein respect pour ces deux-là : la bonne image et le son bien synchronisé dépendent de leur force physique et de leur intelligence. Je suis sous la caméra et on me pose des questions alors que je suis absorbée par ma marche sur talons. D'accord, j'ai l'habitude de marcher sur talons mais en principe, je ne fais qu'une chose à la fois : ou je marche ou je m'arrête et je parle. Là, les deux en même temps d'un air naturel… je vous raconte pas, il paraît que c'est passé sur la télévision. Vous aurez jugé vous-même de l'exercice.
Séance photographies
La salle Pleyel n'est pas loin, on arrive, on ne trouve pas l'entrée du tapis rouge et puis oui, on est dessus. Très bien accueillis : carte d'identité, carton d'invitation, le tout avec un grand sourire rassurant. Allez, on est pris en main, ouf, on n'a plus qu'à se laisser guider. Avec le garde qui répond gentiment à l'habitant de la rue qui râle parce qu'elle est bloquée… Est-ce que je râle moi ? J'en ai pour cinq ans de travaux à l'église devant chez moi, est-ce que je râle ? Les gens devraient apprendre à se réjouir de vivre la vie de la société, sinon, qu'ils aillent jouer les Robinson, enfin, s'il reste des îles désertes ! On traverse, on arrive, on entre. Là, des photographes massés derrière des barrière Nadar. (Parenthèse : je le plains celui-là d'avoir laissé son nom à des barrières alors qu'il ne cherchait qu'à s'envoler en ballon au dessus de la place Poelaert, celle du Palais de Justice de Bruxelles – faites le lien ci-dessus… on remplace le chokotoff.)
Donc, les photographes : clic, clic et encore… Un lance votre prénom, repris en chœur par tous les autres pour que vous tourniez la tête vers eux, rapport au bon cliché. Anne, par ici, par ici, Anne… Mic qui me dit : on te connait ! Mais non, hein, juste qu'on est à un moment où il n'y a pas trop de monde, qu'ils ont entendu mon nom et qu'ils ne savent jamais ; de toute façon, ils ont des appareils numériques et une photo peut en remplacer une autre !

Buffet et champagne
On entre. Le hall est immense, magnifique, j'adore. Sous une lumière blanche, celle Art-Déco, un buffet superbe et du champagne à flot. Tout le monde se reconnaît, se congratule, se salue. Moi, je ne connais personne, je me promène, je repère le nom du traiteur, c'est mon ami Bernard qui aurait apprécié. J'ai l'estomac noué et nous avons dîné à quatre heures, il est sept heure-vingt. La cérémonie commence à neuf heures. Qu'est-ce que je fais? Des écrans montrent l'entrée des stars, celles qui vont arriver où je suis et dont j'observerai qu'elles se demandent la même chose que moi : pourquoi m'a-t-on fait arriver si tôt. Un truc des producteurs et réalisateurs, eux, ils se connaissent et se rencontrent et ont des clins d'œil à s'échanger. On est bien peu de chose et mon amie la rose me le disait ce matin…
Chic, Victor Polster (meilleur acteur aux Magritte) arrive, il me voit, on s'embrasse. Qu'est-ce que je suis contente qu'il m'ait reconnue. Je voudrais que cela dure. Et puis, comme Marilyn Monroe face à JFK : let's make love, je me dis : let's have a drink. Tout en calculant le moment où, pas trop tôt mais pas trop tard pour qu'elles ne soient pas encombrées, je me dirigerai vers les commodités. Comme disait mon grand-père : prendre une petite précaution. C'était dit pendant la guerre dans un train bourré de soldats allemands qui ne l'ont pas bien compris…
La première à m'asseoir dans ma rangée
Je suis là quand les sonneries retentissent enfin. Je regarde la salle, encore vide, je refais un tour. Puis, j'entre et de charmantes hôtesses me dirigent vers ma place. Il y en a même une qui me reconnaît et me félicite. Je suis la première à m'asseoir sur la rangée. J'attends les autres. La charmante hôtesse attire mon attention sur le collant qui indique mon nom sur le siège et pourrait déteindre sur ma tunique gris-pâle. Je comprends pourquoi tout le monde est en noir, c'est à cause de ce possible transfert de couleur ! Parce que tout le monde, sauf quelques-unes, est en noir. Quand je pense que j'ai failli mettre un jean, chic quand même ! Je trouvais cela claaassss (BHL quoi). Mais je n'avais pas les boucles d'oreille idoines. Les autres s'installent. Je suis distraite. Un coup de coude de mon voisin, j'ai failli rater l'entrée de Robert Redford. L'idole de mes jeunes années, Mon Dieu comme elles sont loin, ces jeunes années. Merci les miroirs qui nous font vieillir au jour le jour, on ne voit pas le temps passer dans leur reflet quotidien.
On est nommés
Kad Merad entre derrière moi en Freddie Mercury, pressentant sans doute les oscars. C'est très bien. Moi, je préférais Alex Vizorek aux Magritte. Mais je retrouve une même ambiance : présentation des nominés et puis les nommés. Entre temps, j'ai compris la différence entre ces deux appellations. Des caméras partout. Merde, je crois qu'elles sont sur moi alors que je ne présente pas mon meilleur maintien. Bon, je me surveille et à force de me surveiller, je stresse. Contrairement aux Magritte, le César du meilleur documentaire n'est pas nommé en fin de course mais au tiers du spectacle environ. Comme t'es là pour ça, t'es content que ça arrive assez vite. Comme ça, c'est fait.
Là-dessus, les caméras arrivent sur toi, t'es nommé. Aux gens qui se demandent si tu sais à l'avance que t'es nommé, la réponse est non. Mais je soupçonne les caméras de le savoir pour être bien placées au moment ad hoc. Donc on est nommé. Applaudissements. On se lève, les autres m'entraînent. On descend vers la scène en troupeau, on est quatre. Là, ton cerveau est dans tes pieds : pas question de se caler par terre. Tu montes les marches avec le même cerveau. Ouf, bien arrivée et les autres disent quelques mots avant toi. Hi, moi, j'ai eu le temps de réfléchir et tous ces remerciements à mes parents, mon producteur, les amis du tournage, mes enfants, mon compagnon… commençaient à me lasser un peu.
Robert Redford et Sainte-Rita
Enfin, Alex Vizorek a très bien décrit les différents types de remerciements aux Magritte et c'était bien observé, regardez. Donc, je dis autre chose, les yeux dans ceux de Robert Redford, le seul que je voyais à cause des projecteurs qui vous aveuglent, parce qu'il était au premier rang, calé dans son fauteuil, les jambes allongées. Applaudissements et nous partons par les coulisses en emportant la fameuse statuette dont j'imagine que si le prix sur le marché de l'art est inversement proportionnel au nombre d'exemplaires tirés, elle ne doit pas valoir grand-chose, toute prestigieuse qu'elle soit. On est content. Moi, je me rends compte juste de rien du tout, je remercie Sainte Rita que tout se soit bien passé.

On passe par un bar. Re-champagne ; je n'ai bu que cela de sept heures du soir à trois heures du matin. Eh bien, cela donne soif. Photographies, de nouveau, les photographes derrière des barrières et les nommés dans l'enclos, un peu comme les taureaux primés à la foire de Libramont. Un sourire, la main sur les César, tous ensemble, non à deux, vous seule, plus près, avancez, reculez. Et vous, pendant ce temps-là : rentre le ventre, serre les fesses, dégage les épaules, tiens la tête droite… Allez, t'as été éduquée où ?
C'est là qu'on s'aperçoit qu'un gentil jeune homme vous surveille pour vous faire avancer : par ici, s'il vous plaît. Je l'ai trouvé adorable. On passe dans un couloir, des journalistes derrière les barrières, quelques mots s'il vous plaît, c'est pour… Le jeune homme : par ici, s'il vous plaît. Et on aboutit dans le hall. Là, un Monsieur s'empare de la statuette et y grave les noms. Superbe écriture à la ronde. Pas facile, chapeau à lui. Et hop, je ne sais pas combien de temps cela a duré mais on a raté une bonne partie du spectacle. On retourne à nos places, évidemment dans l'indifférence générale du public qui est passé à d'autres chats.
Mon pantalon de training
Juste à temps pour le César d'honneur attribué à Robert Redford. Quelques flashs de son jeu d'acteur : The Kid, l'Arnaque, Nos plus belles années, les Hommes du Président… Et lui sur scène. Merde ! Karl Lagerfeld a eu le tort de mourir avant d'avoir pu l'habiller, sa veste était trop longue ou trop courte, c'est la seule chose que j'en ai retenu. Evidemment, moi, avec mon pantalon de "training" comme je l'ai lu chez certains, je peux parler. Quand je pense que c'est hyper-mode aujourd'hui et que c'était une "affaire" que j'avais dégotée ! Enfin !
La soirée se termine. Comme partout ailleurs, tout le monde est égal dans la file des vestiaires. Avec les autres, on se regroupe et on descend à pied au Fouquet's. De nouveau : carte d'identité, invitation, bonne soirée et avec mes compliments. Puis, la recherche d'une table libre. Eh oui, remarquez, tout le monde à la même enseigne et les meilleurs acteurs gardant jalousement une table pour leurs accompagnateurs en grignotant un morceau de pain.
Alors, je sais pas comment ils ont fait mais pour un souper de gala, je vous le recommande, le Fouquet's. Dans ce genre, les repas arrivent trop souvent en retard et froids sur la table et quand les uns en sont encore à l'entrée, les autres sont déjà au café. Là, rien de tout cela. Impeccable. Pareil aux Magritte, où nous avons eu un "poulet, frites, compote" à se damner. Vendredi, petits fours sur la table, j'avais pris le radis sur fond blanc pour une sucrerie et le gâteau de foie gras pour un chocolat mélangé, mais pas du tout, c'étaient des mises en bouche salées. Entrée, je ne sais plus ce que c'était, plat, du poisson chaud. Ah oui, le dessert : un superbe Baba. Ma mère aurait adoré !
Je donne mes cartons aux SDF
Une soirée était proposée ensuite. Moi, il est trois heures du matin, j'ai sommeil. Je rentre tout en laissant mes cartons d'invitation à des SDF qui attendaient là et mes les ont demandés. Tiens, j'espère qu'ils se sont bien amusés s'ils ont été reçus à la soirée. Trois heures trente, dans mon lit. Je place mon GSM sur neuf heures. Petit-déjeuner, train du midi pour Bruxelles, boulot…"
Anne Gruwez