Comment le manoir de Nestor Martin renaît de ses cendres : "Il n'avait pas été abandonné, mais c'était tout comme"
Série d'été | Il est des manoirs dont on célèbre l'épopée. Et puis d'autres, au destin plus modeste, que certains ont choisi de respecter. Le Manoir Nestor, ancienne maison estivale de la famille de Nestor Martin, est de ceux-là.

- Publié le 14-07-2024 à 12h21
- Mis à jour le 14-07-2024 à 21h31

Un gîte, une histoire |
Dans le village de Chairière, près de Vresse-sur-Semois dont il dépend, certains parlent de cette grosse bâtisse d'inspiration mosano-ardennaise comme de la maison Nestor Martin, d'autres de celle des Chaudoir, du nom des deux familles illustres qui l'ont occupée au titre de seconde résidence.
Grandes familles et esprit de villégiature
La première, originaire de Saint-Hubert, l'aurait fait construire à la fin du 19e siècle sur les terres d'une ancienne ferme posée à quelques centaines de mètres d'une courbe de la Semois. Voire avec une partie des matériaux, si l'on s'en réfère au soubassement en schiste, qui, surmonté d'une partie enduite, donne à l'ensemble un aspect pittoresque et bourgeois. Nestor Martin, dont c'était la spécialité, y aurait, du moins peut-on le penser, installé des poêles et autres appareils de chauffe. Si pas dans les quatorze chambres, à tout le moins dans les deux salons et les deux salles de bains.

La seconde famille, bruxelloise, alors à la tête d'une manufacture de tapisserie d'art qui portait son nom, l'a achetée dans les années 1920 et la tenue plus de 50 ans. Tout aussi probablement peut-on penser qu'elle l'a rénovée, modernisée, rhabillée. Dans le même style mosan régionaliste, où les lambris à caissons côtoient les poutres en chêne.
Entre les deux, il y a eu un docteur Denoncin, radiologue, apparenté aux Martin. Après eux, les Lafontaine, des industriels bruxellois.
On n'en sait pas vraiment plus. Sauf que tous l'ont investie comme résidence de villégiature.
Souvenirs d'enfance
"J'étais gamin, se souvient Alain Willemme (73 ans), conseiller communal de Chairière, et pour moi, c'était 'la maison des Chaudoir'. Ils venaient tous les week-ends. Lui dans son Aston Martin, elle en train parce qu'elle souffrait du dos. C'est d'ailleurs mon père qui allait la chercher à la gare. Ils faisaient leurs courses dans l'épicerie du village que tenait ma mère et quand ils avaient oublié quelque chose, c'est moi qu'on envoyait le leur apporter." Ses souvenirs s'arrêtent d'ailleurs à la cuisine aux murs décorés de faïences.
Une génération plus tard, un autre enfant du village a, lui aussi, été marqué par cette maison. Pour Carl Romain (40 ans), qui, depuis tout petit, passait ses vacances à Chairière, c'était 'la maison des Lafontaine'. "Luxueuse, aux allures de château", se souvient-il. Dans laquelle, au cours de jeux avec les enfants de la maison, il s'aventurait jusqu'aux salons et aux jardins, en traversant le grand hall d'entrée d'apparat.
Il y a trois ans, ce n'est pas en souvenir de ces journées d'été que les Lafontaine ont appelé Carl Romain, mais parce qu'ils le savaient dans le développement immobilier, chez Ikoab, start-up spécialisée dans les projets de coliving. Il faut dire que leur maison d'enfance, mise en vente en 2020, ne faisait pas accourir les amateurs : trop grande (près de 700 m²), difficilement divisible, dans son jus… Et plantée sur un énorme terrain. D'achats en achats, la famille avait en effet réunifié la trentaine de parcelles situées en contrebas, vers les étangs, pour en faire un domaine de quatre hectares d'un seul tenant.
"La maison n'avait pas été abandonnée, mais, à voir son état deux ans après sa mise en vente, c'était tout comme. Le jardin ressemblait à une brousse."
Aucun bouleversement apparent
"À force de la voir, le charme a opéré", raconte Carl Romain. "On a aimé la magie de l'endroit, qu'on a voulu préserver", confirme son compagnon, Milan Harcq (35 ans). L'acte d'achat a été signé en octobre 2022. Le permis d'urbanisme validant le changement d'affectation en gîte de huit chambres – huit salles de douche a été rapidement obtenu. "C'est qu'on ne divisait pas le bien en plusieurs appartements, on ne modifiait pas la structure, on ne perçait pas de nouvelles ouvertures et on maintenait un maximum d'éléments d'époque." Les travaux ont débuté en janvier 2023 pour se terminer en mars de cette année.
La rénovation ne s'est pas pour autant déroulée si simplement, dans laquelle s'est totalement plongé Milan Harcq, poussant l'attachement à s'occuper lui-même du parc. "La maison n'avait pas été abandonnée, mais, à voir son état deux ans après sa mise en vente, c'était tout comme. Le jardin ressemblait à une brousse. Les chemins avaient été mangés par la végétation. La couleur jaune de la façade avait bruni. L'intérieur sentait l'humidité."
Les lourds travaux au rez-de-chaussée n'ont absolument pas dénaturé les lieux, au contraire. "C'était une évidence pour nous : on ne pouvait détruire ces décors qui nous avaient plu lors de nos nombreuses visites, poursuit Milan Harcq. Au premier regard, on pourrait croire qu'on s'est contenté de repeindre les murs et d'éclaircir les boiseries. Nous avons pourtant fait installer de nouveaux systèmes de chauffe et d'électricité, mais cachés derrière les lambris et dans les sols. Ce fut un travail minutieux de longue haleine, d'une complexité affligeante."

À finalité touristique
Aux étages, par contre, la modernité a pris le dessus, bannissant lits de grand-mère et vieilles garde-robes au profit d'une literie au confort hôtelier et d'une penderie ouverte, assorties qui d'une commode, qui d'un miroir. "Les chambres étaient grandes et nous avons réussi à y inscrire des salles de douche de belle taille, reprend Carl Romain. Nous n'avons que très rarement modifié les cloisons de séparation. On a même réussi à garder les anciennes portes. Pour les différencier, celles des salles d'eau sont vitrées."
Le grenier a été réaménagé en salle polyvalente. La façade a été repeinte dans une teinte plus claire. La piscine est ouverte depuis peu. La piste de pétanque va suivre. La rénovation du tennis est prévue pour l'an prochain. Tout comme l'installation des bornes de recharge et de l'éclairage sur le parking.
Et c'est aux origines du bien qu'ils sont retournés en le baptisant "Manoir Nestor". "Le terme château était présomptueux. Ceux de villa ou de gîte inappropriés. Manoir lui va très bien, s'accordant parfaitement à ses boiseries, sa grande cage d'escalier, son esprit familial…", détaille Milan. "On ne s'est pas trompé : le lieu n'est pas seulement "Manoir Nestor" sur booking.com ou sur Airbnb. Il le redevient aussi pour les riverains", sourit Carl.

Le public l'a très bien compris, qui le loue, le week-end, pour des réunions de famille ou des retrouvailles entre amis (représentant jusqu'à 70 % de l'occupation) et, certaines semaines, par des PME dans le cadre de team building. "Cette année, on se teste un peu, concluent-ils. Mais l'an prochain, quand on aura plus de visibilité et davantage de notations sur les sites qui nous commercialisent, sans doute passera-t-on aux demi-semaines et aux semaines complètes."
Bon à savoir
Selon le Commissariat général au Tourisme (CGT), la Wallonie compte 2339 gîtes, 401 chambres d'hôtes et 486 hôtels. Soit les hébergements ayant obtenu une reconnaissance du CGT ou s'étant déclarés auprès du CGT au 31 décembre 2022. Toujours d'après le CGT, "c'est en province du Hainaut que les gîtes et chambres d'hôtes représentent la part la plus importante de l'offre d'hébergements". C'est l'inverse dans le Brabant wallon. Les communes où ils sont les plus nombreux ? Durbuy, Bouillon, Waimes, Vresse-sur-Semois et Malmedy. Et le CGT de préciser qu'entre 2019 et 2022, dans la foulée du Covid, il y a une hausse de l'offre (+ 20 %) autant en nombre d'hébergements qu'en nombre de lits.
Désireuse de réguler ce marché et de préserver la qualité de vie des riverains, la Région wallonne s'est fendue de deux réformes. La première, entrée en vigueur mi-2022, oblige tout propriétaire d'un hébergement touristique qui offre linge de lit, linge de bain ou petit-déjeuner à être assujetti à la TVA.
La deuxième réforme, entrée en vigueur le 30 janvier 2023, impose un permis d'urbanisme pour créer un hébergement touristique dans une construction existante, même à titre occasionnel. Les maisons d'hôtes, c'est-à-dire dans lesquelles vivent les propriétaires, ne sont pas concernées par cet arrêté si elles comptent moins de six chambres. À partir de six chambres, ce sont les règles de l'hôtellerie qui prévalent.
Série d'été : Un gîte, une histoire
Pas besoin d'aller au bout du monde pour vivre une expérience dépaysante ! Ces dernières années, dans la foulée de la pandémie de coronavirus, les séjours des Belges en Belgique se sont multipliés. Une bonne raison d'aller faire un petit tour du côté des gîtes et hébergements en Wallonie. De découvrir des aventures entrepreneuriales, de dénicher des lieux insolites et de raconter l'histoire qui se cache derrière les chambres qu'abritent une maison de famille, un écolodge, une barrique au pied des vignes et on en passe. À deux pas de chez nous…
Lundi : Les Nids des marais, Ciney
Mardi : Abarolodge, Hannut
Mercredi : la Villa Monceau, Ottignies-Louvain-la-Neuve
Jeudi : le Domaine de Biamont, Incourt
Vendredi : la ferme de Hors-Champs, Gembloux