Solvay, Syensqo, la scission... et une prime controversée pour Ilham Kadri: "12 millions d'euros, c'est tout à fait hallucinant"
Le géant de la chimie, Solvay, va se scinder en deux ce mois de décembre. L'occasion de faire le point sur le "règne Kadri".

- Publié le 01-12-2023 à 11h57
- Mis à jour le 03-01-2025 à 17h09

Libre Eco | Le dossier
Les rumeurs circulaient, çà et là. "Elle ne restera pas après la scission. C'est un bel objectif final. Mission accomplie", nous glissait un employé de Solvay récemment à propos d'Ilham Kadri, la CEO. Désormais, plus de doute, Ilham Kadri reprendra bien les rênes de Syensqo, la partie "technologique" de Solvay dénommée jusqu'ici SpecialtyCo, et empochera une prime de 12 millions d'euros au passage. L'occasion de faire le point sur le "règne Kadri".
"Green Queen"
Arrivée aux commandes en mars 2019, la dirigeante franco-marocaine entend anticiper la future obligation de durabilité des entreprises. L'initiative Solvay One Planet lancée moins d'un an plus tard l'illustre. Et malgré une activité historique énergivore qu'est la production de carbonate de soude et la délicate question des PFAS, des "polluants éternels" dont a fait usage Solvay par le passé et qu'elle a désormais réduits au maximum, Ilham Kadri répète à l'envi que Solvay rime dorénavant avec durabilité. "C'est synonyme de rentabilité", affirmait-elle à La Libre en 2021. "Nous allons sortir du charbon d'ici 2030", renchérissait-elle, à coups de milliards d'investissements annoncés sur plusieurs années. Et les différentes initiatives, comme l'abandon total du charbon sur son site de Rheinberg en Allemagne, prouve que les mots sont suivis d'actes.
Le titre en Bourse a, quant à lui, pris un peu plus de 10 % depuis son arrivée à la tête du groupe, tournant aux alentours de 105 euros.
Pourquoi splitter ?
On pourrait se demander pourquoi un champion belge en arrive-t-il à splitter. Les géants américains comme Apple, Google, Coca-Cola ne se scindent pas, malgré l'ensemble de leurs activités. Selon plusieurs analystes, il s'agit ici d'une opération permettant d'y voir plus clair dans les activités de Solvay. Avec, d'une part, le "nouveau Solvay", centré sur le carbonate, garantissant un dividende solide aux actionnaires, et, d'autre part, "Syensqo" permettant de miser sur de nouvelles technologies prometteuses et potentiellement très rentables. "Un split d'une société cotée pour en faire deux est rare mais ça se fait. Souvent, on entend que c'est parce qu'une branche souffrirait d'une décote et que deux entités séparées vaudraient plus qu'un tout. Mais d'autres pistes moins "honorables" pourraient être envisageables. On peut parler d'une tentative de vente future ou une volonté de mettre à l'abri certains des actionnaires", commente, pour sa part, Étienne de Callataÿ, Chief Economist chez Orcadia Asset Management, qui ajoute "qu'il va se faire de nouveaux ennemis" en suggérant cela.
"Pour moi, c'est la lie du capitalisme, ce genre de trafic. Je n'ai aucun problème avec le capitalisme. Mais, comme pour le bon vin, on ne se délecte pas de la lie."
S'il prend en exemple d'autres sociétés, il ne commente pas directement le cas Solvay et celui de la pollution potentielle aux PFAS mais suggère la piste. "Le split pour l'aspect organisationnel, je n'y crois guère. Vous n'avez pas besoin de scinder l'actionnariat pour améliorer l'organisation." Pour ce qui est des retours boursiers plus intéressants avec un split, Étienne de Callataÿ se montre dubitatif. "Je n'y crois pas trop non plus. Je pense que le marché n'est pas myope. Les investisseurs voient la valeur d'un groupe. Diviser pour mieux valoriser, c'est penser que les marchés sont sots. Et, en général, ceux qui croient que les marchés sont sots sont les plus sots. Même s'il y a évidemment toujours de l'irrationnel", avance-t-il.
Pourtant, les analystes de Degroof Petercam, où Étienne de Callataÿ a travaillé pendant plus de quinze ans, saluent le split et la stratégie avancée par Solvay. "Oui, ils sont positifs. Ils font leurs métiers. Mais ils peuvent avoir des biais dans leur approche. Les analystes n'ont pas d'intérêt à se montrer trop sévères", conclut-il pour cette question. S'il n'ira pas plus loin sur ce point, rappelons que les banques d'affaires enregistrent une bonne partie de leurs bénéfices via ces processus de fusions, scissions, acquisitions et que bon nombre de leurs clients sont eux-mêmes actionnaires des entreprises concernées.
La délicate question de la prime
"Pour moi, c'est la lie du capitalisme, ce genre de trafic. Je n'ai aucun problème avec le capitalisme. Mais, comme pour le bon vin, on ne se délecte pas de la lie", tranche sévèrement Étienne de Callataÿ à propos de la prime de 12 millions d'euros qu'Ilham Kadri va empocher. "D'abord, l'approche académique montre que les rémunérations de ce type ne se justifient pas. Il n'y a pas une telle rareté du manager compétent qu'il faudrait se l'arracher à ce prix. Il y a des managers exceptionnels. Mais les rémunérer de la sorte n'est pas rationnel", avance-t-il. "Ensuite, si elle gagne autant, les administrateurs espèrent voir leurs rémunérations à la hausse aussi. C'est du copinage. Enfin, on ne peut pas, via ce genre de pratique, prétendre défendre les petits actionnaires. Le conseil d'administration défend ici des intérêts divergents. Mais ce genre de prime est destructeur de lien social. On antagonise, on nourrit le ressentiment, voire les populismes. Je défends le capitalisme, j'aime le capitalisme, mais son premier ennemi est le capitaliste sans règle", enchaîne-t-il. "Le parcours boursier de Solvay n'est pas Nvidia ou Tesla. Et l'actionnaire n'est pas forcément bien choyé. Je pense donc que c'est choquant. Et la justification avancée du bon travail effectué par le passé et le travail futur… C'est presque un aveu. Le deuxième argument déforce le premier."
"C'est du copinage (...). Je défends le capitalisme, j'aime le capitalisme, mais son premier ennemi est le capitaliste sans règle"
Pour lui, peu de doute que ce ne sont pas les administrateurs qui sont venus avec cette proposition mais que cette demande provient de la CEO elle-même, bien que cette information soit difficilement vérifiable. "Solvay veut se montrer en modèle ESG (environnement, social, gouvernance, NdlR) en matière de responsabilité sociale comme ils le disent souvent. Environnement, social, d'accord. Mais le G ? La bonne gouvernance ? Douze millions d'euros de prime relèvent-ils d'une gouvernance exemplaire ? C'est tout à fait contraire. C'est hallucinant", termine-t-il sévèrement.
Les prix et l'emploi
L'analyste Frank Claassen, de Degroof Petercam, estime, pour sa part, qu'Ilham Kadri "a fait un bon travail. Solvay a fait de bonnes performances, ce qui n'a pas été récompensé tant que ça sur les marchés." Mais il ne commentera pas la question de la prime.
Enfin, pour la hausse récente des prix pratiqués par Solvay pour pallier la baisse du chiffre d'affaires enregistrée en partie en 2023, il estime que cela ne pénalisera pas Solvay. "Les prix de l'énergie diminuent et les clients de Solvay gagnent de l'argent grâce aux solutions du groupe, qui n'a pas beaucoup de concurrence. Donc il n'y a pas trop de souci à se faire de ce côté", termine-t-il.
Au niveau de l'emploi, Solvay nous précise que le solde entre suppressions, départs volontaires et créations d'emplois ou accompagnements vers de nouvelles tâches est "positif". "La scission n'a que peu ou pas de conséquences sur les activités quotidiennes de 80 % des employés de Solvay dans les business units, qui continuent à se concentrer sur le service aux clients", termine l'entreprise. Les dés sont jetés ; reste aux actionnaires à valider la scission le 8 décembre prochain.
Chiffres-clés
Résultats à la hausse
Entre 2018 et 2022, les résultats publiés par Solvay montrent une évolution positive. Le chiffre d'affaires passe ainsi de 10,3 milliards d'euros à 13,4 milliards en 2022, pour une croissance des volumes de ventes de 1,2%. L'augmentation des prix et de la marge explique donc ces performances.
Fin 2023 plus compliquée
Cette année, Solvay a vu son chiffre d'affaires chuter de 20 % au troisième trimestre 2023, à 2,7 milliards d'euros, mais le groupe a maintenu sa marge d'Ebitda de plus de 25 % (avec un Ebitda à 702 millions) et a tenu la barre grâce à l'augmentation de ses prix. Mais le bénéfice net a reculé de quasiment 30 % par rapport à la même période de 2022, à 340 millions d'euros.