L'emprise de Donald Trump sur les Républicains est-elle menacée ?
L'éviction de la députée rebelle Marjorie Taylor Greene s'apparente à une victoire politique pour le Président. Mais, plutôt qu'une péripétie, elle trahit une crise profonde à un an des législatives.

- Publié le 26-11-2025 à 06h40

Quand Marjorie Taylor Greene a fait son entrée au Congrès, quelques jours avant le dramatique assaut du Capitole, le 6 janvier 2021, son élection paraissait résumer les aberrations et les folies de l'époque. Non seulement la députée de Géorgie défendait avec véhémence le mythe de la victoire volée à Donald Trump en 2020, mais elle souscrivait sans réserve aux théories complotistes les plus délirantes : les fusillades récurrentes dans les écoles étaient des mises en scène, les élites d'un obscur "État profond" se livraient à des cultes sataniques sur fond de trafic d'enfants, les incendies de forêts en Californie étaient déclenchés par des tirs de lasers opérés depuis l'espace par des juifs… Les outrances de "MTG" étaient telles que – initiative rarissime – la Chambre des représentants se résolut à l'écarter de toutes ses commissions.
On peine donc à se convaincre que sa décision de démissionner, après deux réélections en 2022 et 2024, ne soit pas accueillie avec satisfaction et soulagement, mais provoque une onde de choc politique à Washington. Pour ajouter au paradoxe, celui qui se réjouit le plus de son départ, qu'il a qualifié de "bonne nouvelle pour le peuple américain", c'est Donald Trump, dont Greene fut pourtant l'une des adulatrices les plus ferventes.
Plus Maga que le pape du Maga
Il est vrai qu'entre le Président et celle qu'il surnomme désormais "Marjorie Traitor Greene", rien ne va plus. L'élue s'est voulue plus Maga que le pape du Maga, osant mettre Donald Trump devant ses contradictions, lui reprochant ses promesses électorales non tenues, stigmatisant le renoncement aux valeurs du mouvement "Make America Great Again" par son propre fondateur. Sur la politique étrangère, incompatible, selon elle, avec un véritable programme "America First", comme sur la politique économique et sociale, qui fragilise les plus vulnérables (ne pas reconduire les subsides à l'assurance maladie serait, a-t-elle martelé, une erreur monumentale, quand bien même ils sont l'œuvre des Démocrates), MTG est devenue, chez les Républicains, la voix de la discorde.
Et cependant, c'est cette même Marjorie Taylor Greene qui a contribué à rallier tous les élus dans un exceptionnel vote unanime (une seule voix dissidente à la Chambre, aucune au Sénat) : pour la publication du dossier d'instruction à charge du prédateur sexuel Jeffrey Epstein. Le tour de force est d'autant plus spectaculaire que Donald Trump ne voulait pas de cette publication et que l'establishment républicain, le "speaker" Mike Johnson en tête, ne voulait pas d'un vote. MTG n'était pas seule à la manœuvre, mais, en ameutant la base du mouvement Maga, elle a favorisé un retournement de situation aux allures de camouflet pour le Président.
Une humiliation sans précédent
Dans cette affaire, en effet, le problème pour Donald Trump est moins les révélations dont il pourrait pâtir (il appréciait Epstein et son nom apparaît logiquement dans le dossier, mais rien ne dit qu'il y ait matière à poursuites) que l'humiliation ressentie après cette première grande manifestation de désobéissance à son égard. "Mike Johnson avait remis les clés de la Chambre des représentants au Président, et nous les avons reprises", résume le député républicain Thomas Massie, auteur, avec le Démocrate Ro Khanna, d'une pétition pour exiger un vote sur le dossier Epstein. Trump a significativement réagi à cet acte d'insubordination en décrétant que Massie était "le pire élu dans toute l'histoire des États-Unis".
D'aucuns se demandent s'il faut y voir un acte isolé et sans lendemain, ou plutôt le signe annonciateur d'une volonté d'émancipation générale qui s'inscrira dans la durée. Dans moins d'un an, les Américains seront appelés à renouveler toute la Chambre des représentants et un tiers du Sénat. Traditionnellement, les élections de la mi-mandat sanctionnent le parti au pouvoir, quel qu'il soit, et les candidats prennent généralement soin de se distancier du locataire de la Maison-Blanche. D'ordinaire, celui-ci ne s'en formalise pas outre mesure. Donald Trump, lui, assimile tout manque de loyauté à un crime de lèse-majesté, qu'il entend bien sanctionner.
Un Président de plus en plus impopulaire
La fronde, dans l'affaire Epstein, n'a initialement impliqué qu'une poignée de Républicains, mais le vote a ensuite montré que les vannes pouvaient très largement s'ouvrir. Or la chute de popularité de Donald Trump dans les sondages illustre la déception inspirée par un Président qui n'a pas convaincu, même dans les domaines qui étaient ses chevaux de bataille : l'économie, l'immigration, la criminalité… La guerre commerciale déclarée à la Terre entière, à coups de droits de douane imposés, rabotés, annulés, réintroduits, augmentés et de nouveau réduits, a provoqué le chaos, tout en contribuant à renchérir le coût de la vie des Américains et à compliquer l'activité de leurs entreprises.
Il n'est pas jusqu'au secteur sur lequel Donald Trump mise en particulier pour relancer la croissance qui ne soit aujourd'hui une source de tensions : l'intelligence artificielle. Le Président voudrait, par décret, supprimer toutes les entraves mises par les États au développement illimité de cette industrie, qu'elles soient motivées par des considérations économiques, sociales ou écologiques. Au contact de leurs administrés, les élus ont pu, toutefois, mesurer à quel point les nouvelles technologies font peur.
La peur de l'intelligence artificielle
Les gens redoutent d'être privés de leur emploi par des machines. Ils craignent de payer plus cher leur électricité à cause de "data centers" qui sont voraces en énergie. Ils s'interrogent sur le respect de la vie privée et la protection des données personnelles, dans un monde de plus en plus étroitement contrôlé par les patrons milliardaires de la Tech qui mangent dans la main de Donald Trump. À moins que cela ne soit l'inverse.
Dans ce contexte, les Républicains pourraient être plus que jamais tentés de faire cavalier seul, tant pour garantir leur propre élection ou réélection que pour sauver la fragile majorité de leur parti au Congrès. Marjorie Taylor Greene, qui assure ne plus briguer aucun mandat à court terme (elle lorgnait le poste de gouverneur de la Géorgie) sans pour autant vouloir quitter la politique, leur a donné une leçon de courage et d'indépendance en refusant d'endosser le costume d'une "femme battue" qui se résignerait à attendre que son sort s'améliore.
Des Républicains en quête de valeurs
Les choses pourraient-elles aller plus loin ? Les élus d'un parti idéologiquement défiguré depuis que Donald Trump et son entourage lui ont fait prendre un solide virage vers le populisme et l'extrême droite, vont-ils partir à la reconquête de leur identité historique et de leurs valeurs fondamentales ? Le moment est peut-être bien choisi, à l'heure où un plan de paix pour l'Ukraine, sorti d'on ne sait où, éloigne encore plus le Parti républicain de ce que Ronald Reagan en avait fait.
MTG, encore elle, en a esquissé une vague possibilité en faisant – dans une interview à CNN, qui plus est – un étonnant mea culpa. Alors qu'elle disait craindre pour sa sécurité, voire pour sa vie, parce que les critiques de Trump à son égard enflammaient les extrémistes contre elle, elle a admis qu'on pouvait légitimement lui reprocher d'avoir jadis fait courir à d'autres le même danger. "Je tiens à présenter mes excuses les plus sincères pour avoir participé à cette politique toxique", a-t-elle dit. "C'est très mauvais pour notre pays."