"Pour légitimer le contrôle du Groenland, Donald Trump s'appuie sur un fantasme"
Donald Trump envisage d'intervenir par la force au Groenland, pour assurer la sécurité des États-Unis. Pourtant, plusieurs experts assurent qu'en matière militaire, les Américains ont déjà les cartes en main.
- Publié le 14-01-2026 à 06h36
- Mis à jour le 14-01-2026 à 10h40

Ce mercredi, la question délicate de l'avenir du Groenland sera au menu d'une rencontre à la Maison-Blanche. Autour de la table : le vice-président américain JD Vance, le secrétaire d'État américain Marco Rubio et les ministres danois et groenlandais des Affaires étrangères, Lars Løkke Rasmussen et Vivian Motzfeldt. Une réunion qui doit permettre d'apaiser les tensions qui ont crû ces derniers jours, alors que Donald Trump n'exclut pas une conquête par la force de ce territoire autonome du Royaume du Danemark. Le président des États-Unis fait en effet de ce dossier un enjeu "de sécurité nationale".
"Politiquement et administrativement, l'acteur le plus important au Groenland est le Danemark. Mais pour la sécurité et la présence économique, ce sont les États-Unis", commente à ce propos Ian Lesser, membre du German Marshall Fund of the United States (GMF).
Une présence militaire importante
Ce territoire de 2 millions de km2 et 56 000 habitants constitue-t-il pour autant une pièce indispensable à la stratégie militaire américaine ? "Depuis la Seconde Guerre Mondiale et la guerre froide qui s'est ensuivie, le Groenland est essentiel à la sécurité nationale américaine", concède Marc Jacobsen, auteur de Le Groenland dans la sécurité de l'Arctique et professeur associé au Collège royal de défense danois.
Mais les États-Unis ne sont pas pour autant obligés de s'emparer de la plus grande île au monde pour y adapter leur stratégie de défense. "L'armée américaine était bien plus présente et active au Groenland par le passé qu'aujourd'hui. Cela nous rappelle que les États-Unis peuvent déjà renforcer leur présence militaire s'ils le souhaitent", continue celui qui est aussi membre du Centre des études sur la sécurité de l'Arctique.
En 1951, les États-Unis et le Danemark ont signé un accord de défense. Celui-ci permet aux Américains de construire et exploiter des infrastructures militaires (si l'OTAN le juge nécessaire), positionner et loger des troupes, mais aussi de contrôler les déplacements de leurs navires et avions, pour autant qu'ils n'empiètent pas sur la souveraineté danoise.
"Avec ces accords, les États-Unis ont déjà une latitude immense pour agir au Groenland et dans la défense de ce territoire", confirme Alexandre Negrus, président et fondateur de l'Institut d'études de géopolitique appliquée (IEGA). "Ils peuvent par exemple moderniser leurs équipements et radars, et rouvrir ou créer des sites militaires."
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, des milliers de soldats américains se répartissaient entre les 17 bases militaires nationales construites sur le territoire de l'île. Depuis 2004, en vertu de l'accord d'Igaliku, la seule base militaire américaine restante est celle de Pituffik. Au Groenland, 200 militaires américains sont encore présents, selon ABC News.
Détecter et suivre les missiles russes
Du point de vue géostratégique, l'île se trouve à cheval entre les territoires états-unien et russe. En cas d'attaque nucléaire de Moscou, les missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) russes emprunteraient la trajectoire la plus directe, soit le survol de l'Arctique, passant potentiellement au-dessus du Groenland. Sa position en fait donc un site clé pour installer des systèmes de défense antimissile orientés vers le Nord.

La base américaine de Pituffik possède déjà des radars d'alerte avancée, qui assurent un rôle essentiel dans la surveillance des missiles balistiques et du système de lancement d'alerte spatiale du Norad, le Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord. "Le Groenland reste un pivot indispensable pour la défense antimissile américaine", assure Alexandre Negrus. Ces radars s'accompagnent de satellites infrarouges, chargés d'envoyer un signal d'alerte à des capteurs positionnés sur le sol groenlandais, en cas de détection d'un missile. Si des missiles sont repérés, les informations glanées grâce à la base de Pituffik peuvent être envoyées à des sites américains, comme celui de Fort Greely en Alaska, d'où les missiles seront interceptés.
Sur l'île, les Américains ont de toute évidence toujours veillé à assurer "une modernisation de leurs équipements et une présence suffisamment ancrée pour se signaler stratégiquement face à ces concurrents systémiques" que sont la Chine et la Russie, développe encore le président de l'IEGA.
Le "fantasme" des menaces russe et chinoise
Si Washington bénéficie des coudées franches côté militaire au Groenland, comment dès lors expliquer l'argument trumpiste d'une menace pour la sécurité nationale ? Aux yeux d'Alexandre Negrus, l'Administration Trump cherche avant tout à empêcher la Chine et la Russie "de prépositionner des capacités et des capteurs dans cette zone". Et d'évoquer le "mythe de la menace chinoise ou russe au Groenland, qui est une menace aujourd'hui largement fantasmée".
Un avis partagé par Marc Jacobsen : "Il n'y a pas de navires chinois le long des côtes groenlandaises. En exagérant la menace chinoise et en ridiculisant les efforts militaires danois au Groenland, Donald Trump cherche à légitimer le contrôle de l'île par les États-Unis".
