"Beaucoup de Républicains qui ont suivi Donald Trump commencent à s'inquiéter. Une séquence dans le bureau Ovale en dit long"
Pour Serge Jaumain, on a à présent des preuves montrant que Donald Trump "a menti". "Cela fait des remous, même dans les rangs des partisans du président américain..."

- Publié le 10-01-2026 à 11h54

Cela fera bientôt un an que Donald Trump a fait son retour à la Maison-Blanche. 12 mois que le président américain souffle le chaud et le froid sur la scène internationale. Et, en ce début d'année 2026, il a pris tout le monde de court en lançant une opération au Venezuela et en capturant le président du pays, Nicolàs Maduro.
Pendant que le monde s'interrogeait sur cette violation du droit international, Donald Trump lui se félicitait d'avoir mis derrière les barreaux celui qu'il a décrit comme un dangereux narco-trafiquant. En interview, le Républicain l'a répété à plusieurs reprises : c'est lui qui fixe ses limites. Personne d'autre. Mais jusqu'où est-il prêt à aller ? Va-t-il à présent s'en prendre au Groenland comme il l'a laissé entendre ? A quel point, faut-il s'inquiéter de cette nouvelle escalade dans le chef du locataire de la Maison-Blanche ? Serge Jaumain, professeur d'Histoire contemporaine à l'ULB, décortique la situation et analyse les potentielles retombées politiques pour Donald Trump dans le cadre de notre rendez-vous "L'invité du samedi".
Une semaine après l'attaque des Etats-Unis au Venezuela, peut-on dire que c'est une réussite pour Donald Trump ?
Oui. De son point de vue, c'est une réussite totale. Non seulement, il a atteint les objectifs qu'il s'était fixés: il a capturé Maduro et il a mis la main sur le pétrole vénézuélien. Mais, en plus, cette attaque a contribué à renforcer son pouvoir. Donald Trump a montré de quoi les Etats-Unis étaient capables, qu'il mettait ses menaces à exécution et qu'il n'avait cure du droit international. Enfin, cerise sur la gâteau, cette séquence lui a permis d'éclipser l'affaire Epstein, qui l'embarrasse fortement.
Son plan pour le Venezuela, après la capture du président Maduro, ne semble tout de même pas très au point. N'y a-t-il pas eu un manque d'anticipation ?
Tout à fait. L'opération militaire semble avoir été rudement bien préparée. Mais, pour le reste, à moyen terme, on pourra s'interroger sur l'objectif global de cette mission, parce qu'on voit que le pouvoir n'a pas réellement changé. C'est la vice-présidente qui va prendre les rênes du Venezuela. Les explications de Donald Trump sur le futur du pays ne sont pas claires. On ne voit pas comment il pourrait réellement assurer la gestion du Venezuela, alors qu'il n'y a pas de troupes américaines sur place. Comme souvent avec le locataire de la Maison-Blanche, il s'agit avant tout d'un coup médiatique important visant à marquer les esprits. D'autant que c'est le pétrole qui l'intéresse avant tout. Le changement de régime est tout à fait secondaire pour le président américain.

Qu'est-ce qui l'a réellement motivé à passer à l'acte ? Quel a été le déclic ?
Le monde entier a été surpris, parce qu'on ne s'y attendait pas. Pourtant, il semble que l'opération militaire était préparée de longue date et n'attendait que le feu vert du président. Ce n'était pas du tout une réaction épidermique de la part de Donald Trump. Maduro a probablement essayé de négocier avec les États-Unis. Mais il était aussi pieds et poings liés avec la Chine. Les dernières images officielles de Maduro le montrent d'ailleurs en compagnie d'un représentant chinois. On peut penser que Donald Trump s'est rendu compte qu'il était difficile de gérer le président vénézuélien, dont les liens avec la Chine et la Russie devenaient trop encombrants. Avec son coup de force, le locataire de la Maison-Blanche a envoyé un message au pouvoir vénézuélien pour l'inciter à collaborer avec lui.
En tous les cas, Donald Trump a définitivement montré qu'il n'avait aucune limite et que même le droit international ne le retenait pas. N'est-ce pas inquiétant ?
Tout à fait. Le droit international, il n'en a cure. La seule chose qui compte un peu pour lui, c'est la situation politique aux Etats-Unis. C'est pourquoi il essaie d'éviter les éventuelles critiques en insistant sur le fait que ce n'est pas un acte de guerre mais la capture d'un narcotrafiquant. Cela lui permet de faire passer la pilule. Mais c'est évidemment un coup dur pour le droit international.
D'autant qu'il a laissé entendre qu'il ne s'arrêterait pas là. Il a déjà évoqué le Groenland...
Donald Trump laisse entendre qu'il ne s'est nullement privé d'agir au Venezuela et qu'il pourrait, le cas échéant, reproduire un schéma similaire ailleurs. Ce discours est désormais devenu le leitmotiv de son entourage. La situation du Groenland est toutefois d'une tout autre nature : il n'existe pas de dirigeant qu'il serait possible d'enlever. Les Etats-Unis devraient déployer des forces armées sur place, une hypothèse qui demeure largement inconcevable.
Mais la Maison-Blanche a tout de même évoqué l'envoi de troupes américaines au Groenland. Pour vous, les Etats-Unis n'iront tout de même pas jusque-là ?
Je n'y crois pas, même si on ne peut rien écarter avec Donald Trump. On va de surprise en surprise, donc il faut rester prudent. Mais selon moi, la Maison-Blanche essaie surtout d'exercer une pression maximale pour arriver à une situation qui lui serait avantageuse au Groenland. Elle tente d'évoquer des scénarios effrayants pour que le Danemark se plie à sa volonté sans même avoir à intervenir.
Si Donald Trump s'en prend au Groenland, ce serait un point de non-retour. Une bombe atomique ! Mais on en est encore loin
Donald Trump est-il conscient des répercussions que l'envoi de troupes américaines au Groenland engendrerait ? Les craint-il ?
Une opération au Groenland aurait de graves répercussions puisqu'il s'agirait d'une attaque d'un membre de l'Otan contre un autre membre. On atteindrait un point de non-retour. Les Européens se montreraient solidaires. Même si, bien entendu, et c'est ce que soulignent les Américains, il est peu probable qu'on assiste à une grande mobilisation militaire pour défendre le Groenland. En tous les cas, ce serait une cassure majeure. Une bombe atomique ! Mais on en est encore loin.

On a vraiment l'impression que Donald Trump n'en fait qu'à sa tête. Y a-t-il encore des gens à même de lui faire entendre raison ? Ecoute-t-il son entourage ?
Il a une manière de gérer, de s'exprimer qui donne l'impression qu'il n'y a que lui qui est à la manœuvre. Mais en réalité, il a un entourage très déterminé et très bien organisé, contrairement à son premier mandat. On y retrouve une série de personnes très proches des idées d'extrême droite. Elles jouent sur le fait que Trump n'a peur de rien. Elles l'utilisent en quelque sorte. Mais c'est une stratégie qui lui convient parfaitement. On entend de plus en plus un terme circuler dans le cercle rapproché de Trump qui illustre ce virage très à droite et cette influence sur le président: la recolonisation. C'est clairement ce que le locataire de la Maison-Blanche est en train de mettre en oeuvre, en s'emparant des ressources d'autres pays.
Quels sont ses plans en Amérique latine ? Donald Trump va-t-il s'en prendre à d'autres pays comme il l'a laissé entendre ?
Il veut montrer que le territoire des Amériques est en quelque sorte le terrain de jeu des Etats-Unis. Il va beaucoup plus loin que la doctrine Monroe. Mais une intervention militaire coûte cher. Qui plus est, on peut se demander quel serait réellement l'intérêt des Américains de mener des actions à Cuba, un pays qui va très mal. Ce serait un véritable bourbier. Ils vont donc y réfléchir à deux fois. Mais le message qu'envoie Trump est très effrayant. Cela pourrait inspirer la Chine qui se dirait qu'elle a légitimement le droit de mettre la main sur Taïwan. Et bien entendu, Poutine en Ukraine.
La réaction très mesurée des Européens face à l'attaque américaine au Venezuela n'est-elle pas dangereuse ? N'encourage-t-on pas Donald Trump à poursuivre sur sa lancée ?
Oui. On a beaucoup critiqué la position européenne. À raison. Mais on doit se rendre compte que c'est compliqué. Les différents pays européens ont des positions très différentes. Leur rapport avec Trump varie. Et puis, l'Europe est préoccupée par ce qui se passe en Ukraine. Même si elle est en train de se renforcer, elle ne peut pas couper les ponts avec les États-Unis. Elle a besoin d'eux. Comme les États-Unis ont besoin de l'Europe, évidemment. Cela explique les réactions mesurées des Européens. Même si beaucoup d'analystes soulignent qu'en étant aussi peu critiques, on laisse évidemment les États-Unis aller toujours plus loin. Et ça, c'est inquiétant.
Au sein du mouvement MAGA, on reprochait déjà à Donald Trump de trop se concentrer sur l'international. Cette attaque risque-t-elle d'envenimer les choses ?
Pendant sa campagne, Trump a promis qu'il n'y aurait plus d'envoi de troupes étrangères à travers le monde. Il voulait se recentrer sur les États-Unis. Une partie de sa base MAGA ne comprend donc pas ses choix. Rien ne justifie aux yeux de ces partisans l'aventure vénézuélienne. D'autant qu'ils critiquaient déjà l'implication des États-Unis dans le conflit dans la bande de Gaza, le bombardement en Iran... Un certain nombre de personnes commencent à se rendre compte que Trump ne tient pas ses promesses, comme Marjorie Greene-Taylor, qui est une figure importante du mouvement MAGA et qui a pris ses distances avec le président.
Et puis il y a toujours l'affaire Epstein qui crée des remous... Certains estiment qu'une fois encore Trump n'a pas respecté ses engagements. Tous les documents qui devaient être libérés ne l'ont pas encore été. Et tout ce qui est en train de sortir montre tout de même qu'il a menti. On a la preuve que le locataire de la Maison-Blanche voyait beaucoup plus souvent Epstein que ce qu'il a prétendu. Mais, bizarrement, on en parle peu...
La base MAGA lui reproche de ne pas assez s'inquiéter de la situation économique du pays, qui se détériore. Mais le fait d'avoir mis la main sur 50 millions de barils de pétrole vénézuélien ne pourrait pas rassurer ses détracteurs ?
C'est possible. Mais ça ne va pas régler complètement la situation économique des Etats-Unis. Toutefois, un certain nombre de ses électeurs sont heureux de le voir prendre l'argent là où il se trouve. Et à l'extérieur des Etats-Unis, c'est encore mieux. Le président va jouer sur cet aspect pour rassurer la base MAGA plus réticente quant à des actions à l'étranger.
Cette situation économique compliquée pourrait-elle avoir un impact sur les midterms ? Les Républicains vont-ils connaître une sérieuse déconvenue ?
C'est assez gênant pour Donald Trump. Ca pourrait tout à fait avoir un effet lors des midterms de novembre prochain. On ressent d'ailleurs son inquiétude: il a évoqué son envie d'annuler ce scrutin pour empêcher les démocrates de le remporter. Il a également insisté sur le fait que cette victoire signifierait une nouvelle procédure de destitution à son encontre.
En cas d'échec, Donald Trump serait-il tenu pour responsable par certains Républicains ? Les divisions se feraient-elles plus grandes encore ?
Beaucoup de Républicains qui avaient suivi complètement Donald Trump commencent aujourd'hui à s'inquiéter. D'abord, quant aux questions économiques, mais aussi par rapport à ses aventures extérieures. Ils savent qu'ils vont devoir justifier la politique de Donald Trump devant leurs électeurs. Et ce ne sera pas facile. Le président continue toutefois à dominer le parti. Mais sa domination est tout d'un coup plus problématique. Il y a eu une séquence qui en dit long. Le locataire de la Maison-Blanche a convoqué les députés républicains dans son bureau pour essayer d'empêcher le vote en faveur de la divulgation du dossier Esptein. Mais il a dû faire marche arrière parce qu'il s'est rendu compte que l'ensemble des Républicains ne le suivraient pas.
J.D. Vance ne s'oppose jamais à la moindre parole venant de Donald Trump. Il lui cire les bottes autant qu'il peut.
Le vice-président J.D. Vance est plutôt isolationniste. Se retrouve-t-il dans cette politique de Trump ?
C'est avant tout un opportuniste. Et ça se voit dans ses rapports avec Donald Trump. Il ne s'oppose jamais à la moindre parole venant du président. Il lui cire les bottes autant qu'il peut. Mais il n'empêche qu'il est très intelligent et il mène relativement bien sa barque. Il sait que pour la suite de sa carrière, et éventuellement pour devenir le prochain président, il a besoin du soutien absolu de Trump. C'est pourquoi, même s'il n'est pas toujours d'accord avec lui, il se tait. Cela changera seulement si la situation évolue et qu'il semble opportun pour Vance de s'opposer au locataire de la Maison-Blanche.
Mais n'est-il pas en train de se pourfendre auprès de ses électeurs qui n'ont pas la même vision que Donald Trump ? Met-il en péril une potentielle candidature à la prochaine présidentielle ?
Il n'a pas un électorat très important, il n'est pas extrêmement populaire. Son unique chance est donc d'apparaître comme le successeur naturel de Donald Trump. C'est pourquoi sa priorité est de s'attirer les faveurs de la base électorale du président. S'il se la met à dos, tout est fini pour lui.