À Lens, le RN veut arracher le cœur du bassin minier au PS
L'extrême droite rêve de renverser la gauche à Lens, après avoir conquis Hénin-Beaumont et Bruay-la-Buissière. Reportage au pays de la houille, des corons et des Sang et Or, en marge du match Lens-Metz.
- Publié le 11-03-2026 à 12h21

"Bon match", lance le contrôleur du TGV Paris-Dunkerque de 9h51, ce dimanche 8 mars, en scannant le billet d'un homme coiffé d'une casquette du Racing Club de Lens. Si les Sang et Or l'emportent face à Metz à 15h, ils reviennent à un point du leader, le PSG. "Je ne loupe aucune rencontre à domicile", indique Belkacem, Nordiste installé depuis 20 ans en région parisienne, "pour le travail".
Le train s'arrête à 11h12 à Lens, ville de 33 000 âmes. Les 15 et 22 mars, lors des élections municipales, le Rassemblement national (RN) espère bien arracher au Parti socialiste (PS) le cœur du bassin minier, bastion de gauche, après avoir conquis Hénin-Beaumont en 2014 et Bruay-la-Buissière en 2020. Maire de Lens depuis 2013, Sylvain Robert, 53 ans, sera opposé au député Bruno Clavet, 36 ans.
Ils s'étaient déjà affrontés aux municipales de 2020. Sylvain Robert avait été alors élu haut la main dès le premier tour. Originaire d'Aubagne près de Marseille, Bruno Clavet s'est ensuite présenté aux législatives de 2022 dans la 3e circonscription du Pas-de-Calais face à un candidat communiste. Il y a échoué de peu avant de prendre sa revanche lors du scrutin anticipé de 2024.
"Heureux d'habiter ici"
"On vote autrement aux municipales", tempèrent Martine, 69 ans, et Patrick, 73 ans, devant leur maison située dans le centre-ville. "Nous sommes satisfaits du bilan du maire. Nous avons un beau cadre de vie, une nouvelle piscine olympique, un nouveau parc, un club de football qui rayonne, le Louvre, le bus gratuit, et bientôt un cinéma. Nous sommes heureux d'habiter ici."
Le couple glisse deux bémols : la délinquance et les commerces vides.
"Cette élection peut basculer"
Déambulant sur la place Jean Jaurès, Marie-Claire, 70 ans, acquiesce. "Bien sûr que Lens a changé. C'était plus vivant, plus commerçant il y a 50 ans. Mais c'est le lot de toutes les villes moyennes, non ? Le maire en est-il responsable ? Je ne le crois pas."
Marie-Claire apportera sa voix à Sylvain Robert. Elle sait que chaque voix compte dans sa commune où, en 2020, le taux d'abstention était de 68 %. "Je crains cette élection parce qu'elle peut basculer. Je n'aime pas Le Pen, Bardella et les extrêmes. Bruno Clavet est agressif et ne fait que critiquer."
Ancien mannequin, le député RN maîtrise les ficelles de la communication. "J'ai vu les images de la visite de Jordan Bardella à Lens le 5 mars", sourit Marie-Claire. "Les images étaient bien cadrées parce qu'il y avait peut-être 100 personnes. Et puis, je n'ai reconnu aucun visage familier."
Hésitation
Sur le seuil de sa maison, Emma, 29 ans, accorde quelques bons points au maire sortant, dont la vente du stade au RC Lens qui rapportera 27 millions à la ville. Cette manne doit permettre de baisser la taxe foncière et les tarifs des cantines scolaires, de rénover des écoles et de renforcer la police municipale. "Mais je me sens en insécurité à Lens. Je reste à la maison dès que la nuit tombe. Bruno Clavet axe son programme là-dessus, et sur le dynamisme commercial."
La jeune femme hésite entre les deux candidats. "Dans ma famille, mon entourage, ça penche clairement en faveur du RN. Certains d'entre eux ont habité dans les cités ouvrières où ils n'ont pas vu le maire. Bruno Clavet y a été plus présent. Des personnes âgées et isolées vivent dans ces cités. Elles se sentent délaissées."
"Plus de vie dans les corons"
En ville, une marée de supporters afflue vers Bollaert avant le coup d'envoi. Au-delà du stade, se trouve la Cité 9bis, un quartier de corons autrefois habités par les gueules noires. "Mon père a travaillé au fond de la mine avant d'être garde des mines : il veillait à ce que tout se passe bien dans son quartier ; c'était une belle époque", soupire Albert, 62 ans, nostalgique. "Aujourd'hui, dans la cité, les gens ne se parlent pas. Il n'y a pas de vie et ce n'est pas le Louvre qui va nous rendre heureux."
Albert votera RN aux municipales, comme toujours. Pourquoi ? "Pour essayer autre chose, pour voir si les choses vont changer." En quoi ? Il l'ignore. Il ne critique même pas le maire, hormis le parking payant, et il ne connaît pas le nom du candidat RN.
Soudain, une clameur : Lens ouvre le score à la 44e minute. "Ça faisait plus de bruit avant", lâche Albert.
À la mi-temps, résonne l'hymne lensois écrit par Pierre Bachelet, et entonné par les supporters : "Au nord, c'étaient les corons/La terre, c'était le charbon/Le ciel, c'était l'horizon/Les hommes, des mineurs de fond."
Frustration
Entre la Cité 9bis et le stade, se trouvent le Louvre et son parc avec vue sur les terrils jumeaux de la ville voisine de Loos-en-Gohelle. Lucas, 33 ans, s'y promène en famille. Originaire de Liévin, autre ville limitrophe, il s'est installé à Lens il y a 2 ans après avoir travaillé à l'étranger. Désabusé, par les perspectives économiques notamment, il compte déjà repartir.
Le chômage a reculé à Lens, de 16,5 % en 2013 à 10,6 % en 2025, mais reste supérieur à la moyenne nationale (7,5 %). Cette baisse est en partie due à la réindustrialisation du bassin minier, axée sur l'électrique. Les pouvoirs publics ont investi pour amorcer et accompagner ce virage, qui n'offre toutefois que peu d'emplois très qualifiés.
"J'ai plein d'amis ici, des amis avec des diplômes, et ils galèrent. Tout ça m'attriste… Le Louvre, c'est très bien. Mais ce n'est pas la préoccupation de la majorité des gens ici. Ce qui leur importe, c'est le caddy de courses", estime Lucas, alors que le stade explose deux fois en cinq minutes. "Le RN n'est pas la bonne option. Après, bon, le candidat RN pourrait être un éléphant rose, ça serait la même chose. Ses électeurs votent avant tout pour un parti, pour Le Pen, Bardella et les thèmes qu'ils portent, comme l'immigration. Cela vient percuter les élections à l'échelle locale."
Lucas ajoute que les socialistes, longtemps au pouvoir dans le bassin minier, ne sont pas exempts de reproche. En cause : des scandales politico-financiers, à Liévin et Hénin-Beaumont en particulier.
En transition
Le soleil d'hiver se couche. Les terrils jumeaux s'effacent dans une lumière crépusculaire. Lucas et sa famille rentrent chez eux et rejoignent le flot de supporters après la victoire 3-0 du RC Lens. Près de la gare, ils longent une centaine de corons inhabités de la Cité 4, voués à la démolition et recouverts de graffitis liés à l'héritage minier de la ville.
Lens semble en transition, entre passé et renouveau. Et si, au stade Bollaert, les Lensois chantent d'une seule voix, dans les urnes, le choix s'annonce plus incertain.