Dans la banlieue de Damas, les violences confessionnelles contre les Druzes menacent la stabilité de la Syrie : "On va - on doit – rester uni"
Depuis plus d'une semaine, les principales villes et régions où résident les Druzes ont été prises pour cible par des gangs armés sunnites.
- Publié le 07-05-2025 à 14h41

Dans la tente de condoléances, la famille et les proches de Khaldoun el-Mouhethawi sont réunis autour d'un café. Avocat, cet homme de 45 ans, originaire de Sweida, une région du sud syrien à la frontière jordanienne, vivait depuis de longues années dans la banlieue de Damas, à Jaramana.
Il y a été tué dans la nuit de jeudi à vendredi par des membres d'un gang armé, venus s'en prendre "à ces porcs de Druzes", ainsi que témoigne l'un de ses collègues qui avait subi, dit-il, la même "humiliation" quelques heures auparavant, mais s'en est sorti vivant.
Père de deux enfants, Khaldoun al-Mouhethawi est mort "de cinq balles dans le corps", relèvent encore ses amis réunis dans le salon de la famille endeuillée. "Un jeune de chez nous avait été arrêté à Damas. On était tous inquiets : on a pris chacun nos voitures pour tenter de le retrouver (souvent, le lieu d'emprisonnement n'est pas spécifié aux familles, NdlR) et de le sortir de prison. Mais à un barrage, Khaldoun a été arrêté, violenté et finalement abattu sans raison autre que son appartenance communautaire", relate l'un d'entre eux.
Tensions régionales
Depuis plus d'une semaine, les principales villes et régions où la communauté druze – une minorité issue du chiisme, qui représente 3 % de la population – est implantée, ont été prises pour cible par des gangs armés sunnites. Les villes de Sahnaya et d'Achrafieh, au sud-ouest de Damas, puis la région de Sweida, à la frontière jordanienne, ont aussi été attaquées. À Sweida, les heurts se poursuivaient toujours mardi.
En tout, plus d'une centaine de personnes dont 19 civils ont péri dans l'ensemble des régions druzes, selon l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH).
La continuation de ces violences communautaires menace la stabilité du pays et de la région. Au Liban, des tensions entre Druzes et réfugiés syriens ont déjà eu lieu tandis qu'en Israël, où un lobby puissant représente cette minorité (150 000 y vivent), des manifestations appelaient Tel-Aviv, dont l'aviation a mené plusieurs raids sur Damas la semaine passée, à s'engager davantage.
Fake news
À Jaramana, où une dizaine de Druzes ont été tués, les combats entre Druzes et gangs sunnites ont débuté dans la nuit de lundi à mardi dernier après qu'un message audio blasphématoire vis-à-vis de l'islam, faussement attribué à un religieux druze, a circulé sur les réseaux sociaux. "Nous avons été agressés", relève un habitant.
La ville a ensuite été assiégée 48 heures durant par ces milices, dont certains en provenance de la Ghouta Orientale, assure ses autorités, avant que les forces de sécurité du pays n'en reprennent le contrôle. "Mais les gangs ne sont pas parvenus à entrer à l'intérieur de la ville", précise Makram Obeid, membre du Comité chargé de la gestion des affaires courantes de la ville.
La coalition rebelle, qui a porté Ahmad al Charaa à la présidence du pays en décembre 2024, comprend des factions radicales sur lesquelles le pouvoir assure n'avoir pas le contrôle. Ce sont notamment elles qui auraient agi dans les régions côtières alaouites où quelque 1 300 personnes de cette autre minorité à laquelle appartient l'ancien dictateur, Bachar al Assad, ont été tuées courant mars. "Le gouvernement dit qu'il s'agit d'éléments sans rapport avec lui. Mais comment ces miliciens ont-ils pu arriver sans encombre alors qu'il y a partout des barrages autour de notre ville", s'interroge le responsable. "Certains portaient même les uniformes des forces de sécurité nationale", abonde un habitant dans la rue.
Comme eux, de nombreux Syriens, spécialement issus des minorités religieuses ou ethniques, sont sceptiques, voire méfiants à l'égard du nouveau pouvoir dont la base reste largement fanatisée."Le pouvoir utilise trop souvent la carte religieuse", estime même un commerçant sunnite de Jaramana qui a rouvert ce vendredi son échoppe de fruits secs. "Il doit cesser de se mêler de religion", ajoute-t-il.
Un accord avec Damas
Leurs autorités sont, malgré tout, parvenues à un accord avec le pouvoir central. À Jaramana, celui-ci prévoit la création d'une "chambre commune d'opérations "afin de se coordonner et de déployer des unités de la Sûreté générale – équivalent de la police – en tandem avec les forces druzes dans la ville.
Une victoire certaine pour Ahmad al Charaa, qui cherche à consolider son pouvoir sur l'ensemble du territoire syrien, alors que les principales milices druzes refusaient jusque-là de rendre les armes et d'intégrer les forces de sécurité du pays, en cours de constitution.
En échange, Damas s'est engagé à compenser les familles des victimes ainsi qu'à poursuivre en justice les responsables. "Pour l'heure, aucun n'a été arrêté, mais cela reste un accord équitable pour les deux parties. Nous devions mettre un terme aux violences au plus vite", ajoute Makram Obeid.
Dans cette grande ville de banlieue où Druzes, chrétiens et sunnites coexistent, la plupart veulent déjà panser leurs plaies. "La vie reprend presque normalement", avance le commerçant sunnite installé depuis dix ans à Jaramana. Dans l'échoppe d'à côté, le fabricant de matelas répète, lui, les promesses du Printemps syrien comme si elles allaient lui permettre de faire cesser les violences confessionnelles : "On va – on doit – rester uni".
