Rencontre avec les Tsaatan, le "peuple des rennes" au mode de vie ancestral menacé
Dans un immense territoire vierge et glacé, vivent les Tsaatan, "le peuple des rennes". Leur mode de vie ancestral, rythmé par la pratique du chamanisme, est menacé par les dérèglements climatiques et l'attrait de la modernité.
- Publié le 30-08-2024 à 14h31

"Sain Baina-U !", bonjour ! Assise près du poêle à bois de son tipi, alors que la tempête de grêle fait rage au-dehors, Khurzee Magsar accueille les arrivants frigorifiés avec un traditionnel thé au beurre salé. Cela ne se refuse pas. Les conditions de vie se révèlent extrêmes ici, dans l'immensité glacée du nord de la Mongolie.
Presque quinquagénaire, mère de quatre enfants, Khurzee Magsar vit dans la forêt sibérienne. Le froid, l'éleveuse le recherche pour la survie de ses rennes, qui rôdent aux alentours de son campement : cinq tipis pour cinq familles du "peuple des rennes", les Tsaatan. Ils ne semblent pas souffrir des températures, pas même les enfants. La petite Zaya passe la majorité de ses journées sur l'unique balançoire du campement, tandis que les garçons jouent au football avec une pelote en poils de renne.

Ces nomades, les plus isolés du pays, forment une ethnie minoritaire, petite communauté touva d'origine turque, vivant dans la province du Khövsgöl. "Tsaa" signifie "renne" dans leur langue : les Tsaatan sont donc "ceux qui vivent avec les rennes". Eux-mêmes préfèrent se nommer "les gens de la taïga". On ne dénombre plus que 220 de ces éleveurs, répartis en 44 familles disséminées en petits clans nomades. Khurzee Magsar et les siens mènent une vie simple et rude, à l'image de leur environnement : la taïga.
20 à 30 animaux par personne - En Mongolie, on compte 3,5 millions habitants, 70 millions de bétail, 15 à 20 millions de chevaux, ce qui fait environ 20 à 30 animaux par personne. Aujourd'hui, 400 000 personnes sont encore nomades.
Une rencontre avec les Tsaatan se mérite, le voyage est long avant d'atteindre la vallée de Darkhad : dix jours en voiture et à dos de cheval, dix jours dans des paysages à couper le souffle, à courir les steppes, dans le froid, la haute altitude, la poussière, depuis la capitale, Oulan-Bator, jusqu'à la province du Khövsgöl. Accéder à cette région proche de la Russie ne se fait de surcroît pas sans un précieux permis.
Au campement
Si l'on peut entrer sans permission dans un tipi, comme sous une "ger", la yourte mongole, une division stricte est de rigueur à l'intérieur : l'espace à gauche est réservé aux invités, celui du fond aux proches et l'espace de droite est celui des propriétaires. Tout ce petit monde vit autour du poêle à bois, au centre, la pièce maîtresse qui permet de ne pas mourir de froid. Le feu, dans lequel on ne jette aucun déchet, est sacré. C'est la femme qui est chargée de l'entretenir.

Au sein de la famille, c'est elle aussi qui est responsable de l'intérieur du tipi, de la cuisine, de la fabrication du pain, du fromage et du yaourt, du séchage de la viande, du thé, des finances, des enfants et de leur éducation, de la confection des habits, de l'artisanat, pendant que l'homme va couper du bois.
À deux, ils se partagent les tâches liées aux rennes, à l'exception de la traite des femelles qui est réservée aux femmes. Le couple est riche comparé aux autres familles : il possède un beau troupeau de près de 400 rennes, alors que la moyenne tourne plutôt autour d'une centaine.
Les rennes, au cœur de la culture tsaatan
Les Tsaatan vivent de la chasse, de la cueillette et du lait de renne, incroyablement riche en graisse et vitamines. Ils comptent en fait sur leurs cervidés pour la presque totalité de leurs besoins fondamentaux. Les rennes apportent du lait, du fromage et de la viande – même si c'est en faible quantité - ; ils aident au transport ; leurs excréments servent de combustibles et leurs bois, atteignant leur plein développement durant la période de rut, représentent un revenu annuel non négligeable. En plus d'être source de nourriture et d'argent, ces animaux fournissent du cuir, de la fourrure et sont à la base d'une multitude de produits pouvant être utilisés comme monnaie d'échange. Deux fois par mois, ils se rendent en ville pour faire des provisions de sucre, de riz, de farine ou de sel.

La vie de Khurzee est rythmée par ses rennes. Elle se lève tôt le matin pour la traite. Le troupeau est ensuite emmené sur les hauteurs du camp pour paître. Lorsqu'il le faut, environ quatre fois par an, les Tsaatan se déplacent avec leurs troupeaux, pour leur permettre de trouver de la nourriture. Les lichens, qui ne poussent que dans cet environnement de taïga, leur sont vitaux, indispensables à leur flore intestinale.
Une fois la période des mises à bas terminée, les nomades partent vers le camp d'été, plus haut vers le nord, encore plus isolés du reste du monde, pour trouver le froid qui convient si bien aux rennes. En hiver, de décembre à mars, la température peut descendre jusqu'à -60 degrés. S'ils survivent dans ces conditions extrêmes, c'est notamment grâce à leur capacité à réguler la température de leur corps.
Une vie simple et libre
Mais, chaque année, les Tsaatan doivent s'aventurer toujours plus loin dans la taïga à la poursuite du froid et du lichen menacé par l'industrie pétrolière. Khurzee Magsar, qui perpétue un mode de vie hors du temps, observe aussi, depuis les confins de la Mongolie, les dérèglements climatiques. Khurzee et son mari en ont perdu cent l'année passée à cause des aléas climatiques.
Le temps et le climat se lisent sur les visages. Mais la nomade n'a jamais froid. Passer du temps avec elle et les siens est une leçon de vie, malgré un quotidien difficile. Khurzee aime sa vie, une vie libre et simple, dont l'essentiel tient dans son tipi de 10 m2. Une vie en osmose avec la nature qui lui donne tout, mais qui lui impose de rester vigilante aussi. Chaque soir, les éleveurs attachent leurs bêtes à proximité des tipis, sous la bonne garde des chiens chargés de maintenir les prédateurs à distance durant la nuit. Le loup représente un réel danger, notamment à la fin de l'été, lorsque les premiers gros coups de froid arrivent de Sibérie.
Un mode de vie menacé
Alors que la majorité des Mongols sont bouddhistes, les Tsaatan, animistes, ont développé la pratique du chamanisme au fil des siècles. Le chamane, agissant comme un messager, fait le lien entre le monde des hommes et le monde des esprits. Des esprits qui se trouvent partout : dans les arbres, les sources, les montagnes ou les ongon, ces supports sacrés en forme de figurines. Les Tsaatan consultent ce maître spirituel pour des soins de santé éventuels ou pour obtenir une guidance, par exemple.
Aujourd'hui, leur mode de vie ancestral est clairement menacé, même s'ils perçoivent 80 dollars mensuels par adulte et 40 par enfant de la part du gouvernement mongol, pour les aider à le maintenir.

De plus en plus, les Tsaatan se tournent vers le tourisme, accueillant des voyageurs en échange d'un peu d'argent et leur vendant de l'artisanat. Cette nouvelle activité représente à la fois une aubaine économique et un défi pour les Tsaatan. Car cette influence extérieure peut aussi tendre à modifier leurs rites chamaniques et totémiques ancestraux.
Et, depuis quelques années, le gouvernement exige que tous leurs enfants soient scolarisés dès l'âge de 6 ans. Ils ne rendent plus visite à leurs parents que le week-end ou pendant les vacances. Pour Khurzee et les siens, c'est un bouleversement susceptible d'accélérer la fin de leur vie nomade. Beaucoup ont d'ailleurs déjà troqué leur vie nomade pour les zones urbaines. Tel est le dilemme complexe de ces nomades à la fois attirés par le monde moderne et inquiets de voir leur univers peu à peu disparaître.