La migration assistée des arbres, coup de pouce controversé pour protéger nos forêts
Faire migrer artificiellement des arbres pour compenser l'accélération du réchauffement climatique : le projet divise les spécialistes de la forêt
- Publié le 01-09-2024 à 08h07
- Mis à jour le 01-09-2024 à 08h08

Cela peut sembler contre-intuitif mais la migration n'est pas réservée aux seules espèces animales. Les arbres aussi se déplacent pour survivre, à une vitesse de quelques kilomètres par siècle. Contrairement aux Ents du Seigneur des Anneaux, ils n'ont bien entendu pas la possibilité de faire de grandes enjambées pour traverser un pays. En revanche, ils sont capables de déployer, à l'échelle d'une essence, des techniques leur permettant de déplacer leurs aires de répartition vers le nord ou le sud afin de rencontrer les conditions climatiques qui leur sont le plus favorables.
Migration silencieuse
"Les arbres migrent sans qu'on s'en aperçoive vraiment", explique ainsi Antoine Kremer, directeur de recherche à l'Institut national de la recherche agronomique (Inra) de Bordeaux et spécialiste de la génétique des arbres. "Ils le font de deux manières : via la dispersion des graines par des animaux, comme c'est par exemple le cas avec le geai des chênes, qui cache des glands en automne pour se nourrir et en oublie quelques-uns, qui vont se transformer en arbres. Mais à plus grande échelle, un arbre peut aussi migrer en dispersant ses gènes à travers le pollen, qui a l'avantage de pouvoir aller beaucoup plus loin que les graines. Avec le pollen, un arbre va être capable de disperser ses gènes à des dizaines de kilomètres, selon l'intensité et la trajectoire des vents. Cependant, cette forme de migration ne peut fonctionner que si le pollen rencontre sur sa route une autre essence avec laquelle il va pouvoir y avoir un croisement", explique Antoine Kremer.
La migration des arbres ne date pas d'hier, le meilleur exemple en la matière est la période interglaciaire, où pour faire face à un réchauffement des températures, les arbres ont migré vers le nord, région qui leur était totalement inhospitalière pendant les périodes de glaciation.
Des changements climatiques trop rapide
Mais à cause de l'accélération du réchauffement climatique, les déplacements d'arbres ne sont plus aussi efficaces que par le passé. "Grâce à différents outils, nous disposons d'un recul historique sur la migration naturelle des arbres en lien avec les changements climatiques. Lorsqu'on analyse ces données, on remarque que, à travers l'histoire, les arbres ont toujours migré plus rapidement que les prévisions climatiques. Mais si on se base sur les prévisions climatiques actuelles, force est de constater que désormais, le climat se déplace plus vite que les arbres. Ces comparaisons sont difficiles à faire parce que les grandes migrations historiques ont eu lieu dans un contexte où l'homme était moins présent. Mais les différences sont telles qu'on peut conclure sans trop de difficulté que la migration actuelle ne sera pas suffisante pour suivre le déplacement du climat", poursuit le spécialiste.
Pour tenter de donner un coup de main aux forêts soumises à rude épreuve par les bouleversements climatiques, des initiatives de migration artificielle voient le jour à travers le monde. En Belgique, le projet "Trees for Future" mené par la Société royale forestière de Belgique (SRFB) s'inscrit dans cette optique.
Ne pas "rester les bras croisés pendant que les forêts dépérissent"
"Au lieu de rester les bras croisés à attendre que nos forêts dépérissent, on a décidé d'être proactifs. Nous avons décidé de démarrer un projet de migration assistée en 2018", explique Julie Loisseau, chargée de projet à la SRFB. "L'idée de départ est la suivante : on sait que, lorsqu'il y a un réchauffement climatique, les espèces du Sud remontent vers le Nord et que lorsqu'il y a une glaciation, les essences redescendent vers le Sud. Comme les changements climatiques sont trop rapides pour que les arbres puissent migrer naturellement, on intervient pour faire monter artificiellement les espèces du Sud vers chez nous", poursuit la chargée de mission.
Cette migration artificielle peut prendre plusieurs formes. "Il y a la migration assistée d'essences et la migration assistée de provenances, c'est-à-dire le fait d'aller chercher en Espagne, en Italie ou dans le sud de la France des espèces présentes également en Belgique, comme le chêne sessile ou le hêtre, pour voir si elles résistent mieux aux nouvelles conditions climatiques belges. Enfin, il y a une troisième option qui est l'introduction d'essences typiquement américaines ou asiatiques pour tester leur acclimatation", détaille Julie Loisseau.
Depuis le lancement du projet, 28 essences ont ainsi été plantées, sur 49 sites répartis sur l'ensemble du territoire belge. "Nous avons notamment planté des cèdres de l'Atlas et de l'Himalaya, des pins, des douglas et des exotiques. Nous testons aussi le noisetier de Byzance, le tulipier et l'aulne de Corse… Cette année, nous comptons encore ajouter deux ou trois nouvelles espèces. Après cela, tout le dispositif sera en place". Ces nouvelles plantations, réalisées sur des parcelles privées et publiques sont évaluées chaque année. "Il est trop tôt pour tirer des conclusions définitives, mais on est frappé par les mesures de certaines espèces comme les chênes pubescents. Le pin maritime pousse également très bien, même si c'est moins surprenant. Il est dangereux à ce stade de condamner telle ou telle essence, mais on a déjà la confirmation que certaines s'en sortent bien."
Risques sanitaires
Aussi louable qu'il puisse paraître, le concept de migration assistée ne fait pourtant pas l'unanimité. Des études pointent ainsi une érosion potentielle de la biodiversité et des risques sanitaires pour les forêts.
Mais en dépit de ces risques, la Société royale forestière de Belgique estime que "rester les bras croisés pendant que les forêts s'effondrent" n'est pas une option.
"Nous sommes conscients de la prudence demandée par les scientifiques et nous la partageons. C'est pour cette raison que les expériences que nous menons se font sur des petites parcelles. Nous sommes conscients de plonger dans l'inconnu, mais face au réchauffement climatique, laisser les choses telles qu'elles sont n'est plus une option. Renoncer à importer des espèces qui pourraient être bénéfiques, c'est se tirer une balle dans le pied. On ne peut simplement pas rester là à attendre que nos forêts s'effondrent. Par ailleurs, nous ne souhaitons pas faire de migration assistée dans toutes les forêts de Belgique. Si nous nous trouvons dans une forêt ancienne, avec un écosystème qui est fonctionnel, on ne va pas commencer à jouer dans cette zone", assure encore Julie Loisseau.
