Le "snow farming", tour de passe-passe des stations de ski pour survivre au réchauffement climatique
Pour compenser une neige toujours plus rare, les stations de ski tentent de trouver des palliatifs, parfois au détriment... du climat.
- Publié le 28-02-2025 à 13h37
- Mis à jour le 28-02-2025 à 17h26

Cette année encore, la station de ski de la baraque de Fraiture, à Vielsalm, fait grise mine. Depuis le début de la saison, le lieu ne comptabilise que six jours d'enneigement, "et encore, nous n'avons pu ouvrir les pistes de ski que pendant deux jours et demi, le reste, c'était de la luge", soupire Julie Léonard, gestionnaire des lieux. Sur l'un des murs de son bureau trône un calendrier des jours d'enneigement comptabilisés dans la station depuis 1978, témoignant de l'implacable raréfaction de la neige due au réchauffement climatique.
"Les cases grisées correspondent aux jours de neige. On voit bien qu'il y a plus de dix ans, la moyenne était encore de 35 jours par an. Il y a dix ans, on était à 17 jours par an environ et ces deux dernières années, il n'y a pratiquement pas eu de neige. C'est un vrai problème. Ce n'est pas un hasard si la neige est surnommée 'or blanc', ce sont les jours de neige qui doivent nous faire vivre toute l'année", déplore la gestionnaire.
"L'activité de gestionnaire de station de ski est clairement remise en cause. Et pas qu'en Belgique. Dans le Jura aussi, cette année est catastrophique alors que l'altitude est bien plus élevée que chez nous. Il n'y a pratiquement aucun enneigement et toutes les pistes sont fermées. La présence de neige devient très aléatoire et ce depuis des années et ça ne va pas s'arranger dans le futur", confirme Pascal Mormal, météorologue à l'Institut royal météorologique de Belgique.
Mais contrairement à d'autres stations de ski européennes, qui y ont recours de plus en plus régulièrement, la baraque de Fraiture ne peut pas compter sur des techniques d'enneigement artificiel pour offrir un tapis blanc aux skieurs quand la neige se fait rare. "Les températures sont trop élevées pour qu'on puisse faire tourner les canons à neige. Et puis dans le meilleur des cas, les canons peuvent nous aider à améliorer la couche de neige mais ça ne suffit pas à enneiger complètement les pistes s'il n'y a rien qui tombe", explique Julie Léonard.
98% des stations menacées à 4°C de réchauffement
Selon une étude de Météo France portant sur 2234 stations situées dans 28 pays européens différents, sans recours à la production de neige, 53 % des stations feraient face à un risque "très élevé" de manque de neige avec un réchauffement climatique de 2°C à l'échelle mondiale et 98 % avec un réchauffement de 4°C. En recourant à la production de neige concernant la moitié de la surface des pistes de ski, la proportion de stations à très fort risque baisserait à 27 % (hausse de 2°C) et 71 % (4°C). Si le réchauffement climatique était maintenu en dessous de +1,5°C, seulement 4 % des stations situées dans les Alpes françaises seraient ainsi menacées d'un manque très critique d'enneigement, et ce, sans production de neige artificielle.
"La production de neige permet de limiter l'impact de la variabilité naturelle de l'enneigement et de garantir des conditions d'exploitation plus favorables aux domaines skiables", explique Hugues François, ingénieur recherche système d'information chez INRAE sur la thématique de l'aménagement touristique de la montagne. Plusieurs techniques sont utilisées. "Il y a la production de neige, que certains appellent neige artificielle ou neige de culture et qui consiste à projeter de l'eau via des systèmes dédiés. On trouve des enneigeurs à basse pression, ce sont ces ventilateurs mobiles qu'on voit en bords de pistes et qui sont parfois montés sur poteaux. On trouve aussi des équipements fixes , également appelés perches ou haute-pression, qui, en plus d'eau, nécessitent un apport d'air de manière à pouvoir pulvériser des microgouttelettes dans l'air", explique le chercheur.
Mais ces techniques ne fonctionnent pas à tous les coups. "Pour produire de la neige, il faut des conditions météorologiques spécifiques : il faut à la fois qu'il y ait peu de vent, sinon les microgouttelettes sont projetées en dehors des zones qui sont censées être enneigées et il faut qu'il fasse suffisamment froid et que l'air soit suffisamment sec. À terme, la hausse des températures risque donc de limiter la possibilité de produire de la neige", poursuit le chercheur.
Conserver la neige jusqu'à l'année suivante
Depuis quelques années, le "snow farming", une technique finlandaise séduit un nombre croissant de stations à travers le monde. Il s'agit d'une technique qui permet d'amasser de la neige, artificielle ou non, à la fin de l'hiver et de la conserver durant le printemps et l'été afin de l'utiliser l'hiver suivant. "Techniquement, on vient creuser un trou dans lequel on va produire de la neige et ensuite, cette neige est recouverte d'un isolant comme de la paille, de la sciure de bois ou du géotextile de manière à lui faire passer l'été et à disposer de stock de neige en début de saison, quelles que soient les fenêtres de froid qui ont pu avoir lieu. Cette technique garantit d'avoir un minimum de neige disponible mais cette neige doit être déplacée pour être étalée sur les pistes. Cela donne des images telles qu'on a pu en voir dans les médias : des camions qui déversent de la neige sur des pistes de ski de fond", décrit Hugues François. En pratique, cette technique est surtout utilisée pour alimenter les pistes de ski de fond ou d'activités nordiques, plutôt que les pistes de haute altitude, où la quantité de neige nécessaire est plus élevée et les pistes moins faciles d'accès pour les camions.
Impact carbone modeste mais réel
Présenté comme relativement écologique, le snow farming est loin de faire l'unanimité. L'association France Nature Environnement y voit ainsi une artificialisation maximale de la pratique du ski dans un contexte où le calendrier des compétitions sportives devrait être adapté aux dérèglements climatiques. "On essaie de nous faire croire qu'il s'agit d'une méthode durable parce que l'on conserve la neige d'une année sur l'autre, mais la question est de savoir d'où elle vient ? Et la réponse, c'est que l'on produit massivement de la neige avant de la stocker, en utilisant de l'eau et en consommant de l'énergie", dénonce de son côté l'association France Montagne dans un communiqué.
"Bien qu'elle ne représente qu'une modeste partie de l'empreinte carbone globale du tourisme de ski, la production de neige en fait partie intégrante, et illustre certains des principaux défis à relever entre adaptation au changement climatique, atténuation, et développement durable dans les montagnes", indique également Météo France.
Les spécialistes s'attendent d'ailleurs à ce que le réchauffement climatique ait pour effet paradoxal de rendre la pratique du ski de plus en plus nocive pour le climat. "Avec l'évolution du climat, il va falloir monter de plus en plus haut pour trouver de la neige. A 1 600 mètre d'altitude, qu'on considérait avant comme une garantie d'enneigement suffisante, les conditions d'exploitation deviennent de plus en plus compliquées. On peut s'attendre à une hausse des coûts à l'avenir et à une offre qui se réduit à quelques destinations qui attirent des personnes qui viennent de toujours plus loin. Sachant qu'aujourd'hui, ce qui pèse le plus lourd dans le bilan du tourisme, ce n'est pas l'exploitation du domaine skiable mais bien le transport des touristes et leur présence sur place, cela risque de poser problème. On peut en effet imaginer qu'avec des séjours plus longs et des personnes qui viennent de plus loin à cause de la réduction des périodes et des lieux où on peut skier, les émissions de gaz à effet de serre liées aux sports d'hiver risquent de s'aggraver", prévient le chercheur.
