"Je croyais être le Dieu tout-puissant. Je voyais les femmes avec des yeux de serpent"
Stabilisé depuis vingt ans et pair-aidant, mais toujours sous neuroleptiques et avec un suivi psychologique, Jean-Philippe raconte ses délires "plus vrais que nature" de schizophrène.

- Publié le 26-05-2025 à 12h04
- Mis à jour le 26-05-2025 à 14h13

Volubile, Jean-Philippe raconte son parcours sans grande pudeur. Tout s'enchaîne, parfois dans une certaine confusion. Le suivre dans ses idées n'est pas toujours simple. Comme si dans sa tête défilaient à la vitesse v', des épisodes qu'il traduit en phrases dont il avale certains mots.
Lorsqu'il se lance tout de go dans son récit de vie, c'est en tant que "pair-aidant depuis 2000", qu'il commence la présentation. Peut-être parce que cette date représente, pour cet homme de 43 ans, une naissance. En tout cas, on pourrait dire sans trop risquer de se tromper, une certaine renaissance après des années jusque-là clairement compliquées.
Cadet d'une fratrie de quatre enfants, Jean-Philippe a grandi à Saint-Nicolas. "Mon papa était boucher et ma maman aide-bouchère. Je suis maçon de formation, maçon-coffreur, précise-t-il avant de revenir sur son enfance. Ma mère était un peu spéciale. Elle pouvait passer de l'insulte grave à des câlins, puis à des coups. C'est après la séparation avec mon père qu'elle s'est un peu lâchée. Elle était très autoritaire. Autoritaire pour rien, pour des conneries. Du genre ne pas laisser voir mes amis parce qu'elle ne les aimait pas. Donc, j'étais souvent seul à la maison, isolé".
Résultat : "À 16 ans, je suis parti vivre seul. Une éducatrice, qui savait comment ça se passait chez moi, m'avait proposé d'aller dans une famille d'accueil, mais je ne voulais pas. J'ai eu mon appartement à Grivegnée. Comment je me sentais à ce moment-là ? Ben, 'revivant'. Je pouvais voir mes amis. J'avais les moyens de faire du sport ; j'ai fait du bodybuilding pendant 6-7 ans. C'est un truc qui me permettait de m'évader et me dépenser tout en prenant soin de mon corps. Je travaillais un petit peu à gauche et à droite. Je sortais de temps en temps avec mes potes. Je voyais des filles".
Premier diagnostic : trouble anxiodépressif
Comme nostalgique de cette époque, de paisible, Jean-Philippe passe soudain à un air plus grave. "Les années qui ont suivi étaient plus dures… Parce que, bon, la maladie a commencé à s'installer. J'avais alors 20 ans. Je me désolais. Je retournais tout dans ma tête, sans comprendre ce que je faisais là. J'ai commencé à m'isoler de plus en plus. Je ne comprenais pas pourquoi les gens ne me parlaient pas. Au boulot, ça n'allait pas avec mon patron, un sale type qui se foutait complètement de moi. J'ai quitté mon emploi. C'est à ce moment que la dépression a commencé". Et avec elle, les visites chez le psychiatre qui diagnostique un trouble anxiodépressif.
"Je fumais beaucoup". Quoi ça ? "Marijuana, répond laconiquement Jean-Philippe, avant d'enchaîner. Et puis, de plus en plus d'alcool quand je sortais. Et voilà, j'ai vraiment commencé à me laisser aller. Mon appartement qui était toujours propre avant est devenu un vrai bordel. Je ne gérais plus rien."

Puis un jour, il y a eu cette rencontre, perturbante, qui a changé la vie déjà fort… perturbée du jeune homme. "Je tombe sur un monsieur qui me dit : 'je te connais'. Et on commence à se lier d'amitié. Il me dit aussi : 'écoute, je suis schizophrène. Je t'ai déjà vu plein de fois, dans mes rêves. Je m'appelle Jésus. Tu es mon père. Donc, il me dit : 'tu es Dieu. C'est toi le Tout-Puissant. Tu es la réincarnation de Dieu'. Il commence tout un délire où on se mêle l'un à l'autre. Ce monsieur, belge d'origine congolaise, était plus âgé que moi. Il s'appelait J.C., Jean-Claude, en fait. Il avait 33 ans. Comme Jésus-Christ, alors…"
Comme s'il revivait ce moment, Jean-Philippe poursuit : "J'ai passé des très bons moments avec lui, mais des très gros délires aussi. Oui, on a beaucoup déliré tous les deux. À l'époque, il m'a un peu prévenu de tout ce qui allait m'arriver en psychiatrie. […] À cette période, je ne mangeais que des oranges parce que, dans mon délire, toute autre nourriture était devenue impure pour moi".
Direction l'hôpital psychiatrique
Vient ensuite cette nuit où "à 3 heures du matin, j'ai débarqué chez mon père et ma belle-mère qui a toujours été là pour moi, depuis mes 8 ans. Elle est très positive, très généreuse. En voyant mon état, ils m'ont conduit aux urgences de la Citadelle où l'infirmière m'a tendu un papier pour que je signe une décharge. Moi, je me suis dit : elle veut un autographe. Et j'ai signé. Puis, j'ai parlé d'Hitler. Je lui ai dit qu'il n'était pas un si mauvais garçon et qu'il a été manipulé par quelqu'un que je connaissais, donc par Jean-Claude. Là-dessus, l'infirmière m'a dit : 'écoute, on va te garder ici, enfermé pendant la nuit. Demain matin, je vais t'ouvrir, on te donnera à manger et on t'emmènera ailleurs'. Le lendemain, ils m'ont emmené en ambulance dans un centre psychiatrique, au service des Bleuets, où je suis resté trois jours avant de m'évader. Les psychiatres avaient posé un diagnostic de 'bouffées délirantes'. J'avais des délires sur l'Église. Je voyais les femmes avec des yeux de serpent. Ce genre de choses. J'avais l'impression de diriger la pluie et le soleil. J'étais le Dieu Tout-Puissant".
Pendant cette période, Jean-Philippe ne dort qu'une ou deux heures par nuit. Quatre mois durant, il sera "sous mesures de maintien". "Ce ne sont pas des prisons psychiatriques, mais on n'a pas le choix. On doit faire ce qu'on nous dit. Quand la personne est dangereuse pour elle-même ou pour les autres, on la met sous mesures de maintien."
Était-il dangereux ? "Il y avait des moments très calmes, très posés où j'étais vraiment, vraiment bien. Et des moments où, comme je ne dormais pas, j'étais nerveux, très angoissé. Et là, ça n'allait pas. Je me disais que j'étais un passage d'informations dans le sens où toutes les informations du monde passaient par mon cerveau. J'avais aussi l'impression de lire dans les pensées des autres. Moins je dormais, plus je fumais et plus le délire était persistant."
Une schizophrénie paranoïde enfin diagnostiquée
En attendant, le diagnostic n'est toujours pas posé. Jean-Philippe a 22 ans quand son psychologue lui dit d'aller en IHP, ou Initiative d'habitation protégée. "Ce sont des maisons communautaires où vivent des personnes comme moi. Et il y a des associations sociales, des éducateurs qui passent pour voir si tout va bien, si on prend bien ses médicaments." Après quelque temps, il recommence à travailler dans le bâtiment. Diminue ses médicaments parce qu'il ne se sent "pas assez rapide au boulot". Grosse décompensation. Les délires reprennent de plus belle. Retour à l'hôpital. Jean-Philippe a 24 ans quand le diagnostic de schizophrénie paranoïde est enfin posé.
Des exemples de sa paranoïa ? "Que les francs-maçons allaient me crever les yeux, nous dit-il. Que je suis suivi par les États-Unis. Je me croyais persécuté. Et les délires sont plus vrais que nature. On ne peut pas raisonner un schizophrène. Il ne faut pas aller dans son sens, mais ça ne sert à rien d'essayer de le raisonner."

Quoi qu'il en soit, la pose du diagnostic marque un vrai tournant. "Le" tournant. "Je savais qu'il y avait un problème chez moi depuis très longtemps et – enfin – on me disait ce qui n'allait pas. Je me suis dit que là-dessus je peux taper. Et j'ai commencé à me stabiliser à ce moment-là. C'est à partir de là que j'ai vraiment commencé mon rétablissement en santé mentale."
Notamment avec l'aide de Manon, une assistante sociale. "Je lui avais dit que j'aimais bien aider les autres. Elle m'a répondu : 'Pour l'instant, tu dois t'aider toi-même. Après, tu peux aider qui tu veux. Stabilise-toi d'abord. Après seulement, tu pourras aider les autres. Et ils t'aideront'. Et en effet, ils m'ont aidé". Entre autres à devenir le pair-aidant qu'il est aujourd'hui et qui fait toute sa fierté. "Aider les gens, les rencontrer, se sentir utile, valorisé, c'est la base. Un pair-aidant, c'est quelqu'un qui a eu des soucis, qui est stabilisé, qui a une certaine idée de son rétablissement et qui est assez fort pour parler de son parcours à d'autres dans cette situation et tenter de les rediriger. C'est aussi montrer à la personne qu'elle n'est pas toute seule, qu'on peut s'en sortir. Cela fait maintenant 20 ans que je n'ai pas fait de rechute et que je suis stabilisé. Certes, avec des neuroleptiques – et j'en prendrai toute ma vie – ainsi qu'un suivi psychologique tous les deux mois, mais stabilisé quand même."
A-t-il peur de rechuter un jour ? "Pas vraiment. Mais quand on est schizophrène, on le reste toute sa vie", dit-il avec lucidité.
Des projets dont un enfant
Tout jeune marié – deux jours avant notre rencontre ! – avec Marie, une jeune femme d'origine ivoirienne qui passe discrètement dans le salon, Jean-Philippe a les yeux qui brillent dès qu'il parle de ses projets. "Oui, bien sûr, nous voulons avoir un enfant, sourit-il. Aujourd'hui, je vis ma vie tranquillement. J'ai déposé mon armure et cessé de me battre constamment contre des fantômes. J'ai une vraie vie, pas une demi-vie, et je l'aime."
Cette vie, il l'occupe notamment avec des activités de bénévolat. Jean-Philippe est en effet l'un des 600 bénévoles engagés chez PositiveMinders, une association selon laquelle "les troubles psy brisent, encore aujourd'hui, trop de vies, alors que des solutions existent". PositiveMinders agit dans douze pays francophones pour déstigmatiser les troubles psy, transmettre les connaissances et accélérer la diffusion des bonnes pratiques.

De la schizophrénie, Jean-Philippe dirait aujourd'hui que "c'est une maladie comme une autre, qui est peut-être plus impressionnante. Mais nous ne sommes pas des gens dangereux. Je travaille avec des schizophrènes, des bipolaires, des borderline depuis des années et je ne me suis jamais senti en danger. Jamais, jamais, jamais. Nous n'avons pas une double personnalité, comme on l'entend souvent. Nous ne devons pas avoir honte de notre maladie. Nous sommes en général des personnes compliantes, super gentilles… Personnellement, j'ai des valeurs, humaines avant tout. De la bienveillance, même si c'est un mot un peu 'rose', mais c'est tellement important et mieux d'être bienveillant."

À travers "Mots pour maux", La Libre a choisi de donner la parole à des personnes affectées par des maladies diverses, tant physiques que mentales, courantes ou rares. Des rencontres qui ont pour objectifs de comprendre leur quotidien, leurs difficultés et espoirs, de partager leur regard sur l'existence. Une manière aussi de rappeler que nul n'est à l'abri de ces accidents de la vie. Cette série est à retrouver un lundi sur deux sur notre site.