Cet Européen au parcours impressionnant pourrait être le premier astronaute handicapé dans l'espace
Le Britannique John McFall, 43 ans, amputé de la jambe droite, ancien champion paralympique du sprint et chirurgien orthopédique, pourrait un jour voler vers la station spatiale internationale. La première phase d'une étude de faisabilité lancée par l'Agence spatiale européenne montre qu'il n'y a pas d'obstacle à une mission de longue durée dans l'espace pour lui. John McFall a répondu aux questions de "La Libre".

- Publié le 19-07-2024 à 19h35
- Mis à jour le 23-07-2024 à 12h32

Y aura-t-il un jour un astronaute handicapé dans l'espace ? L'Agence spatiale européenne y croit fermement, et le premier pourrait être John McFall, 43 ans. Depuis un peu plus d'un an, ce Britannique, amputé d'une jambe, subit des tests au centre d'entraînement des astronautes européens à Cologne afin de voir s'il pourrait participer à des missions de longues durées sur la Station spatiale internationale, fameux laboratoire en orbite. Conclusion, à ce stade : "Pour mon handicap, il n'y a à ce stade pas d'écueils. Le travail que nous avons fait montre qu'il serait techniquement possible que je vole pour une mission de six mois dans l'ISS", affirme le quadragénaire dans un entretien avec La Libre. On parle ici d'accomplir toutes les tâches ou actions qui incombent à n'importe quel astronaute. Comme notre compatriote Raphaël Liégeois ou la Française Sophie Adenot, John McFall figurait parmi quelque 20 000 candidats à la sélection d'astronautes en 2021. Et ce malgré la prothèse qu'il porte, suite à une amputation après un accident de moto à l'âge de 19 ans.
En effet, pour la première fois au monde, en 2021, une agence spatiale ouvrait la procédure aux personnes avec un handicap physique, avec l'objectif de tester la faisabilité d'une telle mission spatiale. "Petit, je n'avais jamais rêvé d'être astronaute", nous confie John McFall. Mais j'ai toujours été intéressé par le monde et au-delà, et très curieux de la science. Quand cette opportunité s'est présentée et que l'ESA a annoncé cette possibilité, je me suis dit : wow, ce serait une super opportunité pour moi ! Le rôle d'astronaute incluait plein de choses qui m'intéressaient : science, exploration, aventure, défi… Toutes les choses que j'aime dans la vie ! Et il y avait aussi cette intéressante question – est-il possible d'envoyer quelqu'un ayant un handicap physique dans l'espace en tant qu'astronaute professionnel – et cette ambition audacieuse et courageuse de l'ESA qui remettait en question ce qui était considéré comme normal jusqu'ici : qu'un astronaute doit avoir un corps valide. Et avec mon expérience en médecine et en sport ainsi que dans d'autres domaines scientifiques, je pensais que j'avais les compétences pour vraiment aider l'ESA à répondre à cette question."
Champion à Pékin
En effet, le parcours de John McFall est tout aussi impressionnant que celui qu'on trouve chez les autres astronautes de sa promotion. Après son accident à l'âge de 19 ans et l'amputation de sa jambe droite au-dessus du genou, le jeune homme s'est remis à la course, si bien qu'il est devenu para-athlète, obtenant même une médaille de bronze en sprint aux Jeux Paralympiques de Pékin en 2008. Sur sa "lame", au 100m, il est considéré comme un des hommes les plus rapides du monde. Aussi détenteur d'un diplôme en sciences du sport, il décida à la fin de sa carrière sportive de se lancer dans un tout nouveau chemin pour sa "reconversion" : celui de la médecine. L'ancien sprinteur est désormais chirurgien orthopédique. "Quand j'étais athlète, mon boulot était d'être excellent à cause de mon handicap, se remémore-t-il. Comme chirurgien, que j'aie ce handicap n'avait au contraire aucune importance. La plupart des mes patients et de mes collègues ne savaient même pas que j'étais amputé. C'était vraiment une part insignifiante de ma vie. Ici, dans le cadre de cette étude "Fly", ce qui m'a un peu pris au dépourvu est le fait que je devais prouver que je pouvais réussir. Pas nécessairement parce qu'il y avait des doutes sur mes capacités, mais parce que c'était le but de l'étude ! C'est une position intéressante."
Missions de survie
L'année a été riche en défis : comme les autres candidats astronautes, John Mc Fall a dû réussir des missions de survie dans la neige ainsi que sur la mer Baltique à 30°C sur un radeau en combinaison de néoprène complète, mais aussi passer à la centrifugeuse pour voir comment son corps résisterait aux forces du décollage et de l'atterrissage, vérifier lors de vols paraboliques s'il était capable de réaliser une réanimation cardiorespiratoire en apesanteur (qui nécessite d'utiliser ses jambes pour immobiliser le corps du "patient"), étudier les gaz qu'émettait sa prothèse à l'instar de tous les objets envoyés dans l'ISS… L'apprenti astronaute s'est aussi rendu par exemple au QG de Space X en Californie pour tester la capsule Crew Dragon. "Pour identifier les problèmes possibles, il fallait d'abord avoir une vue d'ensemble de ce qui est requis pour les vols spatiaux habités, nous explique-t-il. Nous avons très systématiquement et logiquement divisé une mission spatiale en différents domaines. Nous avons donc examiné quelles sont les exigences pour un astronaute durant la formation, quelles sont celles pour voler en toute sécurité dans n'importe quel vaisseau spatial, ce qui est requis pour vivre et travailler sur la Station spatiale internationale, quels sont les aspects médicaux demandés afin d'être en sécurité et en bonne santé dans l'espace… Au sein de chacun de ces domaines, nous avons identifié des secteurs pouvant nécessiter des investigations et des tests plus approfondis. Une des questions était par exemple : 'John, avec son handicap physique, respecterait-il toutes les mesures de sécurité et les procédures d'urgence dans le vaisseau spatial que ce soit sur Terre, sur la rampe de lancement, pendant le lancement, dans l'espace avant d'arriver à la Station spatiale internationale, à l'atterrissage ?' Je me suis donc rendu en Californie pour faire des tests et répondre à ces questions. Et la réponse est 'oui'!"
Prothèse à peaufiner
De façon générale, aucun équipement totalement neuf ne doit être créé pour rendre cette mission possible, afin qu'il atteigne l'ISS et y vive, assure l'astronaute britannique. Néanmoins, des modifications devront sans doute être apportées à sa prothèse : "Pour l'emboîture de ma prothèse, la façon dont ma prothèse mord sur ma jambe, là où l'emboîture s'adapte à ma jambe, nous essayons de faire en sorte que cela soit fait avec le meilleur matériau possible, afin de minimiser les risques d'infection et de tenir compte de tout changement de volume dans ma jambe. Nous explorons donc de nouveaux matériaux dans ce but. C'est certes un peu nouveau mais cela ne réinvente rien complètement". Il pourrait aussi porter différentes prothèses en fonction des activités.
À quand donc un vol sur l'ISS pour John McFall ? Pour l'instant, il n'y en a pas de prévu. "Mon ambition et mon espoir – et l'ambition de l'Agence spatiale européenne – sont qu'un jour quelqu'un avec un handicap physique volera vers la station spatiale pour une mission de longue durée. Si et quand cela arrivera est en dehors de mon contrôle, nous répond John Mc Fall. Mais il y a beaucoup de positivité et de soutien au sein de l'Agence spatiale européenne et à l'extérieur, donc cela pourrait arriver un jour. On croise les doigts ! Et évidemment, si l'ESA décide qu'elle veut faire voler un astronaute handicapé physique à la Station spatiale dans un avenir proche, l'étude a été réalisée sur moi, je suis donc dans une position de force pour potentiellement être ce candidat. Mais rien n'est sûr." Et ce sachant que, "même si l'étude montre qu'une mission est faisable pour mon handicap, c'est important de comprendre que, si on faisait une autre étude de faisabilité avec un handicap différent, il faudrait examiner spécifiquement les choses pour celui-ci."
"Une conclusion clé (de cette étude) est qu'il n'y a pas de différence fondamentale (entre John McFall) et un autre membre d'équipage pour une mission de longue durée."
Un message à la société
Reste que le moment est symbolique, admet John McFall : "Quand j'ai rentré ma candidature, je ne pensais pas du tout à l'impact que ce projet pouvait avoir au niveau de la société. Mais ensuite lorsque j'ai commencé à réfléchir à ce travail, j'ai réalisé que c'est une opportunité potentielle pour envoyer un message fort et remettre en question le discours qui existe autour des attentes des gens quant à ce que les personnes ayant un handicap physique sont capables de faire. Mon message aux jeunes personnes handicapées et aux personnes handicapées en général, c'est : 'trouvez quelque chose qui vous intéresse'. Si c'est l'espace, fantastique ! Mais cela doit être quelque chose qui vous intéresse et qui vous passionne. Tout ce qui vous intéresse et vous passionne, vous réussirez bien", affirme encore celui qui est aussi père de trois enfants. "J'espère que mon parcours ou celui de la personne handicapée qui pourra potentiellement voler dans l'espace créera une discussion saine autour du handicap. Cela offrira des avantages à l'ensemble de la société et, espérons-le, augmentera les opportunités pour les personnes handicapées dans l'ensemble de la société. Plus nous parlons et démontrons nos capacités, plus nous démantelons la stigmatisation entourant le handicap. Et ce faisant, nous créons davantage d'opportunités pour les personnes handicapées".
"En ce qui concerne une opportunité de vol pour John, nous allons à présent travailler avec nos partenaires, en premier lieu l'Agence spatiale britannique, mais cela commence à partir de maintenant. Mon but est vraiment que John devienne un candidat (à un vol) comme n'importe quel autre astronaute, puisqu'il n'y a pas de différences dans les activités qu'il sera capable de conduire. (...) Je suis très confiant sur le fait que si l'ESA et le gouvernement britannique font correctement leur travail, on trouvera une opportunité adaptée dans les années à venir."