"Quand on est arrivé dans la ferme, c'était l'horreur. Un cimetière..."
Les éleveurs ont vu trop grand pour tenter de s'en sortir financièrement. Leur ferme laitière dimensionnée pour 200 bêtes en a accueilli plus de 500. Elle présentait un taux de mortalité anormale de veaux. Et pour cause, des petits veaux étaient tués vraisemblablement à coups de masse ou de marteau… pour des raisons purement économiques. Les éleveurs, père et fils, sont poursuivis devant le tribunal correctionnel de Neufchâteau.
- Publié le 12-02-2025 à 09h51
- Mis à jour le 14-02-2025 à 10h38

"C'est la stupéfaction, c'est l'horreur. Ils pensaient visiter une exploitation agricole, en fait c'était une boucherie, un cimetière". Me Adrien Pironet, qui représente la Région wallonne, n'a pas de mot, pour évoquer la situation dans cette ferme située sur la commune de Libramont, gérée alors par un père et son fils, qui se retrouvent poursuivis devant le tribunal correctionnel de Neufchâteau.
Le 4 mai 2022, des policiers de la zone Centre Ardenne et des agents de l'Unité du bien-être animal se rendent dans cette exploitation agricole, suite à la suspicion de mise à mort de jeunes veaux. Les relevés de Rendac (entreprise de ramassage et de traitement des dépouilles animales) font état de 50 à 60% de mortalité des veaux dans cette ferme, et même 73% en 2021 ! En 2017 déjà, les éleveurs avaient été rappelés à l'ordre, par courrier.
Lors de la visite de mai 2022, les agents sont effarés. Les loges sont dans un état d'hygiène plus que déplorable, remplies d'excréments. Dans un champ, ce n'est guère mieux. Blocs de ciment, barbelés et planches constituent un environnement dangereux pour les vaches.
Et puis il y a ce veau, retrouvé agonisant, couché au sol, peinant à respirer, les yeux sortant de leur orbite. L'éleveur explique aux agents l'avoir remarqué mais que faire venir le vétérinaire coûte trop cher. "Il ne semble pas touché de cette situation ", relève la substitute du procureur du roi.
Pour des raisons économiques
Dans l'exploitation, se trouve également un tas de carcasses dont certaines en décomposition. Quinze cadavres de veau seront autopsiés. Treize d'entre eux présentent des lésions traumatiques au niveau des têtes et des thorax. L'éleveur dira qu'il lui arrive de rouler sur l'amoncellement de carcasses. Une explication qui ne tient pas la route puisque les lésions sont ante-mortem. À vrai dire, elles ont causé la mort de ces animaux. Comble de l'horreur, ces petits veaux ont, selon toute vraisemblance, été tués à coup de masse ou de marteau… Probablement pour des raisons purement économiques: dans un élevage laitier, prendre soin de veaux mâles coûte cher au regard de ce qu'ils rapportent.
"Ici, nous ne sommes pas face à de la négligence, mais à de la cruauté ", plaide Me Adrien Pironet.
En 2023, lors de nouvelles visites de contrôle, alors que le cheptel a diminué et la mortalité aussi, le fils avouera à demi-mot que les veaux ne sont plus tués mais vendus.
"Quand vous êtes dans l'engrenage, vous ne réalisez plus trop"
Comment cette famille de fermiers, qui n'a aucun antécédent judiciaire, a pu en arriver là ? "On a tellement eu de plus en plus de vaches, qu'on a été dépassé. On ne s'en rendait même pas compte, explique le papa, aujourd'hui retraité. Quand vous êtes dans l'engrenage, vous ne réalisez plus trop ce que vous devez faire. Heureusement, on nous a arrêtés. Maintenant on a réduit les bêtes, on en a plus que 200. Et c'est mieux pour tout le monde. "
Me Jacques Mouton, avocat du père et du fils, explique comment la crise laitière a frappé la famille de plein fouet, qui a enchaîné les mauvaises décisions pour s'en sortir financièrement. "Pour sauver l'exploitation et la famille, ils ont décidé de prendre plus de bêtes, pour avoir plus de lait et donc plus de revenus. Mais ce choix-là n'a fait qu'aggraver la situation, et la rendre plus catastrophique."
L'exploitation a compté plus de 500 bêtes alors qu'elle n'était pas du tout dimensionnée pour en accueillir autant. Père et fils avaient beau bosser 15 heures par jour, ils étaient dépassés.
À cela, s'ajoute toute une série de dérives administratives. L'exploitation n'a toujours pas renouvelé son permis d'environnement expiré en 2016 (le permis d'urbanisme sollicité pour régulariser et agrandir l'exploitation a logiquement été refusé). Il y a aussi des infractions en matière d'effluents d'élevage, d'épandage de lisier… impactant les riverains et l'environnement.
La Commune de Libramont s'est portée partie civile, en tant que garante de la sécurité et de la salubrité publique. Du purin s'écoulait sur la voirie. La Commune estime avoir subi des dommages et demande réparation.
La Région wallonne sollicite l'interdiction de détenir des bovins durant 7 ans. La substitute requiert 4 mois de prison avec sursis et 4 000 € d'amende.
Me Jacques Mouton insiste: interdire l'élevage, c'est signer l'arrêt de mort de la famille. "Cette demande me paraît tout à fait excessive, en dépit des faits qui sont graves", ajoute-t-il.
Il montre les efforts fournis depuis le contrôle de mai 2022: cheptel considérablement réduit, mise en ordre progressive de l'exploitation. "Quand on est arrivé si loin, on ne peut pas remettre, en deux coups de cuillère à pot, une exploitation en règle. Et en plus, cela coûte de l'argent. C'est en cours."
Il plaide pour un sursis le plus large possible.
Jugement le 11 mars.