Malgré des échecs dans quasiment toutes les matières, des élèves de 5e année passent automatiquement en 6e : "Une catastrophe" pour leurs professeurs
Des enseignantes d'une école namuroise sont désemparées : elles ne peuvent plus faire redoubler leurs élèves de cinquième année au bulletin catastrophique.

- Publié le 03-07-2025 à 06h37
- Mis à jour le 03-07-2025 à 09h14

La fin des examens rime avec remise des bulletins, un moment plus agréable pour certains que pour d'autres. "Il faut que j'interpelle quelqu'un", nous écrit une enseignante namuroise de 5e année professionnelle, en joignant une copie anonymisée du bulletin de l'un de ses élèves. Et pour cause, celui-ci a des notes problématiques dans la plupart de ses matières : 15 % en anglais, quelques dizaines de % en formation sociale et économique, moins de 25 % en sciences… Au total, l'étudiant n'a réussi à décrocher au minimum 50 % que dans quelques matières sur les quatorze que compte sa grille de points. "Or, les nouvelles décisions nous obligent à faire passer automatiquement les élèves de la 5e à la 6e année qualifiante et professionnelle. Il n'y a pas de redoublement possible, même pour un étudiant au bulletin comme celui-ci, qui passe donc automatiquement en 6e. C'est une catastrophe", déplore-t-elle.
Introduite dans le cadre du Pacte pour un Enseignement d'excellence, l'une des mesures du nouveau parcours qualifiant stipule en effet "qu'au terme de la 5e année, l'élève poursuit son parcours d'enseignement en 6e année, et le redoublement n'est que tout à fait exceptionnel, moyennant une dérogation à introduire à l'administration". L'objectif de ce "continuum pédagogique" est que les 5e et 6e secondaires soient considérées comme un bloc unique, dans le but d'acquérir les compétences nécessaires sur ces deux années. "Cela ne signifie pas que l'élève n'est pas évalué pendant deux ans, bien au contraire, il valide progressivement les savoirs et compétences tout au long de ce continuum", justifie la Fédération Wallonie-Bruxelles Enseignement.
"Cela revient à les envoyer au casse-pipe"
"En théorie, cette mesure est idéale pour les élèves assidus qui ratent seulement certains cours parce qu'ils ont un peu de difficulté. Elle leur permet d'étaler l'apprentissage de cette matière sur deux ans", reconnaît une collègue de l'enseignante namuroise. "Mais en réalité, les adolescents n'ont pas la capacité de se projeter à long terme. Ils ont compris qu'ils passeraient d'office de la 5e à la 6e, et une série d'entre eux se disent qu'ils ne doivent donc plus faire d'efforts. On se retrouve avec des élèves qui accèdent à la 6e malgré des échecs dans quasiment tous les cours… et donc des lacunes importantes", déplore-t-elle. "Ils vont entamer l'année avec des casseroles qui représentent parfois trois quarts de leur grille horaire, tout en devant découvrir la nouvelle matière. Cela revient à les envoyer au casse-pipe. Ce qui est interpellant, c'est qu'il s'agit du même système que celui qu'on avait mis en place – avant de revenir en arrière – dans le supérieur, où un étudiant pouvait continuer d'avancer avec des casseroles. Ici, on l'introduit en secondaires, pour des élèves qui sont moins matures, moins capables de se projeter sur le long terme."
"De nombreux acteurs de terrain s'accordent à dire que les conditions actuelles de progression d'une année à l'autre sont en effet trop permissives. Cette situation ne permet pas à tous les élèves de maîtriser pleinement les compétences et savoirs enseignés, ce qui nuit à la qualité de leur formation et, à terme, à leur insertion socio-professionnelle", souligne en ce sens la ministre de l'Éducation, Valérie Glatigny (MR).
Le redoublement, cher et peu efficace
Comment expliquer alors une telle mesure ? "La Fédération Wallonie-Bruxelles est caractérisée par des taux de redoublement assez importants depuis très longtemps, ce qui génère un surcoût conséquent pour ses finances", explique Hugues Draelants, professeur de sociologie à l'UCLouvain et membre du Groupe interdisciplinaire de recherche sur la socialisation, l'éducation et la formation (Girsef). "En plus de coûter cher, le redoublement n'est pas une mesure réputée très efficace. Au niveau politique, beaucoup de responsables militent donc aujourd'hui pour son interdiction, ou du moins sa limitation au maximum dans tous les niveaux d'enseignement secondaire et primaire, en particulier au sein d'un même cycle."
Une décision qui ne ravit pas forcément les enseignants, reconnaît Hugues Draelants. "Sur le terrain, les professeurs n'ont souvent pas d'alternative au redoublement lorsque l'élève est en échec très important ou qu'il faut lui signaler que son comportement est problématique. Certains enseignants se voient donc empêchés d'imposer un redoublement soit par la direction, soit par les injonctions qui viennent des autorités."
Développer un autre regard sur le redoublement
Pour le sociologue, la suppression du redoublement n'est pas non plus une solution en tant que telle. "On dit souvent qu'il n'est pas un moyen de remédiation pédagogique très performant et qu'il faut faire mieux pour accompagner les élèves. Mais lorsque l'on laisse passer un élève en difficulté, il le restera probablement."
Pour toutes ces raisons, Hugues Draelants plaide pour un recours parcimonieux au redoublement plutôt que sa suppression radicale. "Il y a parfois des bonnes raisons de vouloir faire redoubler un élève", explique-t-il. "Quand il n'y a plus la possibilité de faire de la remédiation ou d'autre solution, le redoublement s'impose comme la dernière mesure possible." Enfin, conclut-il, "c'est toujours une décision difficile à prendre et pour laquelle à la fois parents et enseignants doivent se concerter et accompagner l'élève pour une bonne prise en charge l'année suivante. Le redoublement peut être interprété par certains comme une seconde chance et par d'autres comme une punition."
En charge de l'Éducation depuis juillet dernier, la ministre Glatigny ambitionne de modifier le Parcours d'Enseignement Qualifiant (PEQ), en s'adonnant en premier lieu à "une phase d'analyse qui tiendra compte des retours des secteurs professionnels ainsi que des professionnels de l'enseignement, qui appellent à une révision du cadre actuel". La ministre d'ensuite rappeler qu'être "plus exigeant dans les critères de progression, c'est avant tout faire preuve d'ambition pour les élèves", et que "revoir les conditions de progression dans l'enseignement qualifiant servira à donner à chaque élève les moyens de réussir réellement, et non simplement de passer."