Croquis de justice: "J'avoue, j'ai fait une grave erreur en pointant le pistolet d'alarme sur son visage"
Après plusieurs agressions, le prévenu avait acheté une réplique d'arme à feu, qui tire des balles à blanc. Sa victime ne pouvait pas le savoir.

- Publié le 02-02-2025 à 10h03

D'emblée, l'homme s'excuse devant le tribunal pour son élocution claudicante. Il a des difficultés à s'exprimer depuis une série d'agressions dont il a été victime. Agent de communication avant de diriger un bureau d'architecture pendant quinze ans, Éric (prénom d'emprunt) se décrit d'abord comme un artiste. Il a créé une fondation "qui a été certifiée d'utilité publique par le roi des Belges", assure-t-il.
Il détaille, en trébuchant sur les mots, trois de ses projets – disons – très éclectiques : la mise au point d'un brevet pour empêcher les rats de remonter dans les canalisations ; le développement de contacts pour augmenter le nombre de donneurs de sang et l'organisation de conférences pour sensibiliser les gens à l'anorexie mentale. "Chaque fois, une œuvre dont je suis le créateur sert de vecteur de communication", précise-t-il.
Un ange passe dans la salle d'audience. Ce quinquagénaire est assurément un original.
Attaqué à coups de barre de métal
Éric a dû mettre ses activités en sourdine depuis les agressions. Le dernier incident en date remonte à 2021. "J'ai été attaqué à coups de barre de métal dans ma rue. Je dois encore me faire opérer du visage", explique-t-il devant le tribunal. L'affaire a été classée sans suite. Précédemment, il s'était fait voler une montre Rolex, "un cadeau très ancien de ma mère", en pleine rue. Une autre fois, une femme lui aurait envoyé une bouteille en verre à la figure.
Mais c'est la première agression qui s'est passée en 2018 dans un restaurant italien à trois pas de chez lui qui l'a le plus marqué. Après "une parole malheureuse de ma part", le patron est devenu fou, raconte le quinquagénaire. "Il m'a passé à tabac en hurlant jusqu'à ce que je perde connaissance. À partir de là, ma vie a commencé à basculer." Éric a subi des hémorragies cérébrales et des fractures au visage, dont il a gardé de graves séquelles, physiques et psychologiques. Il est d'ailleurs reconnu invalide à plus de 66 %.
Il la traite de "connasse"
C'est pourtant comme prévenu, et pas comme victime, qu'il comparaît aujourd'hui devant la justice, lui rappelle la présidente de la chambre correctionnelle. Il est notamment poursuivi pour coups et blessures, menace par arme et port d'un pistolet d'alarme, le 1er mai 2022 à Ixelles.
La scène se passe à quarante mètres de son studio, dans un resto-bar du quartier du Châtelain où Éric a ses habitudes. C'est le seul lieu public où il ose encore s'aventurer. Ses malheurs l'ont changé, dit-il : il parle de façon désinhibée. L'ensemble du personnel connaît bien le client un peu fantasque.
Mais ce soir-là, il y a beaucoup de monde sur la terrasse. Le patron a fait appel à une serveuse "en extra", qui ne sait rien de la particularité d'Éric. La jeune femme discute avec des clients. Ils parlent de féminisme. Éric intervient dans la conversation. Il la traite de "connasse", selon plusieurs témoins. Ni une, ni deux, la serveuse se dirige vers lui pour lui clouer le bec.
Le seul endroit qu'il fréquentait encore
À l'audience, le prévenu se récrie. "Je ne l'ai pas insultée. Son raisonnement était assez stupide et je lui ai dit. Je suis féministe. Mais c'était du féminisme politique, que je réfute. Elle m'a agressé."
Les versions de l'une et de l'autre divergent forcément. Toujours est-il qu'un collègue, Elio (prénom d'emprunt), doit s'interposer au moment où Éric tente d'empoigner la serveuse à la gorge. "J'ai juste essayé de l'immobiliser", proteste-t-il.
Éric quitte ensuite le café, mais oublie son GSM. Il revient un quart d'heure plus tard pour le récupérer. Elio le lui rend, sur le pas de la porte, et lui intime de ne plus remettre les pieds dans le bar. "Il voulait me priver du seul endroit social que je fréquentais depuis les agressions. Je ne trouvais pas ça correct."
Le prévenu retourne alors à son studio pour prendre le pistolet d'alarme qu'il avait acheté après les agressions qu'il a subies. Devant le café, il pointe l'arme vers le visage d'Elio. Le serveur ne peut pas savoir qu'il s'agit d'une réplique, qui tire à blanc et ne propulse pas de balles. Des passants interviennent et appellent la police. Éric passe la nuit au cachot. Le lendemain, le juge le remet en liberté sous conditions : il doit suivre un traitement psychiatrique.
Pas de constats de lésions ni d'incapacité
"J'avoue : j'ai fait une erreur en sortant un pistolet d'alarme. J'ai appris après que c'était une grave infraction." Le prévenu conteste en revanche avoir porté le moindre coup à quiconque. "Je manque de filtres, mais je ne suis pas violent." Son avocat appuie : il n'a pas d'antécédents judiciaires. "Il n'y a pas eu de coups et blessures au sens pénal du terme, poursuit la défense. Il était attablé. C'est la serveuse déchaînée qui s'est précipitée vers lui. Il l'a repoussée et l'a empoignée pour se défendre. Il n'y a pas eu de constats de lésions ou d'incapacité, ni pour elle ni pour l'autre serveur." La défense demande l'acquittement ou, à titre tout à fait subsidiaire, un sursis probatoire pour ne pas entacher le casier de son client.
Mais pour le parquet, le prévenu n'a pas pris conscience de la gravité de ses actes. La substitute réclame trois ans de prison, sans s'opposer à un sursis.
Depuis les faits, Éric a officiellement changé de prénom, empruntant désormais le nom d'un Dieu grec.