"J'avais un amoureux formidable. Lors de sa mort, le sol s'est dérobé sous moi…"
Le moment où tout a basculé avec l'écrivaine, comédienne et poétesse Laurence Vielle. Ou comment renaître à la vie quand un proche se l'est prise ?

- Publié le 28-02-2026 à 19h04

Laurence Veille est assise dans un petit fauteuil coquet d'un salon de thé ixellois mais tibétain. Elle a posé, sorti en vrac de son sac à dos, des livres sur la table, à côté d'un tchaï fumant. Des livres comme des briques qui l'ont aidée à se construire, ou plutôt, se reconstruire. Alors qu'elle joue le soir même au théâtre Le Public sa pièce sur la gratitude – pièce qu'elle a coécrite avec Pietro Pizzuti et Magali Pinglaut −, c'est nous qui lui devons un "merci !". En effet, elle a studieusement réfléchi au moment où, dans sa vie, tout a basculé. Une offrande sans emphase.
Elle se cale dans le fauteuil, refuse temporairement la brioche posée dans la coupelle à fleurs : ce qui va être dit ne tolère aucune trivialité dans l'exposition du récit. "Je vais vous parler authentiquement, je préfère d'ailleurs le mot 'authenticité' à celui de 'sincérité'. Quand vous m'avez posé cette question, j'ai pensé à plein de moments de bascule, mais le plus important dans ma vie, j'avais 26 ans… Maintenant, j'en ai 57. J'ai pris des livres avec moi, parce que, de ce chemin que je vais raconter, ils sont importants pour moi. Ils m'ont aidée à vivre".
"Mon moment de bascule, c'est quand j'avais 26 ans. J'avais un amoureux depuis six ans. Un amoureux formidable, un peu en colère avec le monde… Et il s'est donné la mort. De façon violente. Je vous passe les détails (Silence). Ça a été un moment de bascule totale. J'avais étudié les Lettres, lui l'agronomie. Il était passionné par les forêts, il avait commencé le métier de forestier. Il était fasciné par l'ébénisterie, la musique contemporaine, le classique, le jazz… On a beaucoup partagé ensemble : la ville, la vie nocturne, la littérature… Dans mon cœur, c'était mon fiancé. Quand il est parti brutalement, le sol s'est vraiment…"
Se souvenir des belles choses
"J'étais déjà comédienne, je venais de publier mon premier livre, Zébuth ou l'histoire ceinte. Je dis tout cela, non pas pour dire ce que j'ai fait mais comment j'ai pu être sauvée. Parce qu'à ce moment-là, le sol s'est dérobé sous moi… Je me suis dit que j'avais vu tous les signes qui le menaient à cela, que je n'avais rien fait. A posteriori, je pouvais tout analyser, me dire que j'aurais pu l'aider… Jusque-là, j'avais eu une vie généreuse, je n'étais pas préparée. Pourtant, ce n'était pas la première fois que j'étais confrontée à la mort. J'avais perdu mes grands-parents, un ami dans un accident de voiture. Mais la mort d'un amoureux, on a l'impression qu'on ne va pas la surmonter ! Je pense que cette rupture a nécessité une renaissance totale. J'ai dû recréer de nouveaux agrès : de quoi tenir en équilibre."
"Je me rappelle, je répétais avec Pietro Pizzuti une écriture collective autour des contes de Grimm qu'on jouait au Rideau de Bruxelles. Je me rappelle avoir tant, tant pleuré. Pietro m'a regardée dans les yeux : "Pleure, pleure, pleure." On m'autorisait à pleurer. Je lui ai dit aussi, je me souviens, que je me sentais coupable. Il m'a répondu : "Tu n'es pas coupable, Laurence, tu es responsable, mais on est tous responsables les uns des autres." Cela m'a mise dans une perspective différente qui ne m'a, depuis lors, jamais plus quittée.
"Au début, j'ai beaucoup parlé de cet événement, mais, petit à petit, la vie a repris le dessus". J'ai eu la chance d'être maman, trois ans après. C'est une autre bascule dans la vie ! Être mère, être artiste, cela a créé des endroits où j'ai pu renaître en profondeur".
Laurence saisit un à un les livres qu'elle a posés, en pile, entre nous. Il y a "Monique Dorsel, qui, tout de suite après cet événement, m'a donné la scène, pourtant j'étais fragile. Il y a aussi Valère Novarina. "Avec le papa de ma première fille et une amie très chère, Magali Pinglaut, j'ai mis en scène son texte, L'inquiétude. "Je suis pétrie de ces langues que Novarina appelle "la chair de l'homme".
Arroser un arbre sans perdre la foi
On n'a rien dit encore, pas osé interrompre ce récit. Laurence fait une pause. Boit une gorgée de mousse avant de poursuivre la chronologie introspective.
"J'ai l'impression que, depuis cet événement, je cours comme une poule sans tête. J'accumule, ça s'arrête jamais, une course effrénée… J'en ai parlé de cet événement, dans un spectacle, que je n'ai pas beaucoup joué, parce qu'il était très intime. J'y cite plusieurs textes dont Tarkovski dans Le sacrifice, où il raconte l'histoire de ce moine qui, tous les jours, arrose un arbre mort. Et, un jour, après des années et des années où il l'a arrosé, l'arbre est vivant. Ça m'a portée, le rituel. J'ai peu de rythme dans ma vie d'artiste, mais mes enfants m'ont donné des rythmes. Et puis, depuis quatre ans, je fais des oiseaux, un par jour, ou presque. On peut les voir sur Instagram. À chaque fois à base d'une plume. J'en ai fait un ce matin : celui d'aujourd'hui, je le trouve rigolo… Ah, mais il a un peu vos cheveux ! Inconsciemment, je devais savoir que je vous rencontrerais".
L'oiseau du jour est comique : il a une petite tête de brocoli. On rit de la comparaison. Et on lui demande si elle a l'impression de courir perpétuellement, encore maintenant. "Je marche énormément. À un endroit, j'ai fait la paix avec moi-même et avec lui, sûrement. Cet événement fondateur, je l'ai transformé en matière artistique. La sensibilité à la marge est devenue constituante pour moi. À commencer par ma propre marge".
→ Laurence Vielle est encore ce soir sur la scène du Public, avec Merci, accompagnée de Magali Pinglaut et Pietro Pizzuti. Infos et rés. : https://www.theatrelepublic.be
Le moment où tout a basculé Une carrière, une vie est souvent marquée par un ou plusieurs moments clés, événements charnières. "La Libre" a demandé à des artistes de raconter ce(s) moment(s) où tout a basculé.