La Pride dessert-elle la cause LGBTQIA + ?
Ce samedi, Bruxelles se parera des couleurs de l'arc-en-ciel à l'occasion de la Brussels Pride qui entend mettre à l'honneur les droits de la communauté LGBTQIA +. Pour certains, cette grande parade est devenue trop festive, trop extravagante et pas assez militante. À tel point que des Pride alternatives, davantage revendicatives, voient le jour. Assiste-t-on à une fracture au sein de la communauté LGBTQIA + ? Face-à-face entre deux de ses membres.


- Publié le 18-05-2024 à 07h04

Oui, pour Victoriæ Defraigne, activiste trans, auteure de "Les transidentités expliquées à mes parents" (Ed. Mardaga)

Ce samedi 18 mai se tiendront simultanément deux rendez-vous qui entendent, de manière différente, défendre la cause LGBTQIA + : d'un côté la Pride – organisée dans le centre de Bruxelles par Visit. brussels, la RainbowHouse Brussels et la Rainbow Federation – et, de l'autre, la Pride VNR qui, elle, se tiendra, dès 14h au parc Duden à Forest. Si elle était l'an dernier la maîtresse de cérémonie de la Pride, Victoriæ Defraigne participera cette fois à la Pride VNR. Elle explique pourquoi.
La Pride dessert-elle la cause LGBTQIA + ?
Oui, elle est devenue un événement qui rapporte énormément d'argent à la Ville de Bruxelles grâce au tourisme, aux réservations d'hôtels. Beaucoup d'Européens viennent en effet à cette Pride qui est un gros événement. Il y a selon moi une dénaturation de ce qu'était la Pride à la base : une manifestation née des émeutes de Stonewall, en 1969, à New York. C'étaient des émeutes contre la police, et aujourd'hui, on se retrouve avec la police qui encadre la Pride ! Ceci dit, c'est un événement qui garde tout de même son importance parce qu'on a besoin de grosses Pride qui attirent ceux qui marchent pour la première fois librement en revendiquant leur identité. Cela reste donc important pour certaines personnes, mais quand on voit qu'il est organisé par des personnes assez privilégiées, qui invitent des partis politiques, on peut se poser la question : n'a-t-on pas dénaturé le sens de la Pride ?
À la veille des élections, la récupération politique devrait être particulièrement flagrante…
Cela fait un certain temps que la présence des politiques pose problème à la Pride. Mais cette année, c'est une porte ouverte au "pink washing". Ce sera clairement moins neutre : tous les partis vont se servir de nos identités pour faire campagne. C'est dangereux : il y a une instrumentalisation et une récupération de nos combats par l'extrême droite et l'ultra-droite qui utilisent notre identité et nos combats pour justifier leur xénophobie et leur racisme.
Certains reprochent d'ailleurs à la Pride de renforcer la haine. Qu'en pensez-vous ?
Je ne suis ni totalement d'accord, ni totalement contre. Je pense que, d'une certaine manière oui, cela renforce la haine car c'est une vision très folklorique de nos identités qui est mise en avant. Ce côté très chaud, très spectaculaire, presque caricatural, me pose problème. Depuis que Tipik a repris Drag Race et a un pied dans la Pride, il y a une forte mise en avant des Drag Queens à la Pride – ce qui n'est pas forcément une mauvaise chose, mais cela ne représente qu'un côté très privilégié de nos communautés.
La réalité des personnes LGBTQIA + n'est pas celle qu'on montre à la Pride : les enfants intersexués sont encore mutilés au niveau génital à la naissance, les personnes trans ont un très mauvais accès aux soins de santé, les homosexuels et les trans ne peuvent toujours pas donner leur sang. C'est pour cela qu'on devrait se battre le jour de la Pride. Il faudrait que la RainbowHouse ait la main sur la Pride, au lieu de Visit. brussels et de Tipik, qui ne sont pas concernés par nos combats.
Quelle est aujourd'hui la bonne manière de faire la Pride ? Est-ce participer à la Pride VNR ?
Oui, la Pride VNR est plus radicale, plus militante. À titre personnel, je pense qu'on doit diversifier les Pride. Il y a des mouvements de nouvelles Pride qui émergent – notamment en France, avec la Pride des banlieues, où les personnes les plus minorisées de nos communautés revendiquent leurs droits de manière plus forte, et refusent de s'identifier aux Pride "mainstream". Elles entendent créer de nouveaux moyens de défendre nos droits.
Estimez-vous que la communauté LGBTQIA + devrait inventer de nouvelles manières de se faire entendre ?
Oui, tout à fait. Certains sont très contents de voir ce que la Pride est devenue – ceux qui subissent moins de discriminations au quotidien, notamment parce que l'homosexualité est plus acceptée qu'avant. Les homosexuels souffrent aujourd'hui moins que les personnes trans racisées, par exemple. Quand on est à l'intersection de plusieurs minorités, on n'a pas envie d'une Pride qui soit une fête. Nous, on se bat 365 jours par an. Voir que nos combats sont réduits à une fête est difficile. En tant qu'activiste trans, je me bats toute l'année pour porter une voix, et c'est dur.
Non, pour Jean-François Cannoot, coordinateur général de la RainbowHouse Brussels

Jean-François Cannoot est le coordinateur général de la RainbowHouse Brussels, une coupole qui réunit 69 associations francophones et néerlandophones LGBTQIA + de la capitale. Il organise la Pride qui aura lieu dans le centre de Bruxelles.
Un "carnaval à touristes qui a perdu son âme"… C'est en ces termes que qualifient certains – qu'ils soient membres ou non de la communauté LGBTQIA + – la Pride telle qu'elle est devenue. Partagez-vous cet avis ?
Non, je ne suis absolument pas d'accord de dire que la Pride serait devenue quelque chose de carnavalesque. On réduit souvent nos actions à cette parade festive, or je rappelle que la Brussels Pride se déroule sur plusieurs jours depuis le 8 mai dernier. L'ouverture, qui se veut plus militante, prévoit des prises de parole de militants, de personnes racisées, minorisées. Se déroule ensuite la Pride week, qui a eu lieu cette année du 8 au 17 mai, et qui est un moment où l'on fait davantage de pédagogie, on l'on organise des débats, des projections de films, des activités avec les associations. La parade festive, qui a lieu cette année ce samedi 18 mai, n'est en fait que le point d'orgue d'une longue série d'actions plus militantes.
Certes. Mais pour certains, la parade festive elle-même ne ressemble plus du tout à ce qu'elle était à l'origine. Entendez-vous cette critique ?
Oui, je l'entends. La forme de la Pride a effectivement évolué par rapport à son origine contestataire : une manifestation née des émeutes de Stonewall en 1969 aux États-Unis et l'anti-police. Aujourd'hui, elle comporte une dimension festive très forte, avec la présence de la police et celle de chars des partis politiques, qui fait débat au sein et en dehors de la communauté LGBTQIA +. Je pense toutefois que c'est le propre d'une organisation d'évoluer avec son temps, avec ses codes, de s'adapter. Pour moi, une organisation vivante qui est figée sur sa forme d'origine n'est plus vivante.
La jeune génération se montre particulièrement virulente à l'égard de cette Pride devenue selon eux "trop mainstream", trop commerciale et pas assez militante. Que leur répondez-vous ?
Nous sommes bien conscients qu'il y a une multitude de sensibilités au sein de la communauté LGBTQIA +. La RainbowHouse elle-même comprend 69 associations très diverses, de gauche, de droite. Nous sommes pluralistes mais nous n'avons pas la prétention de représenter toutes les sensibilités. Il existe d'ailleurs des Pride alternatives, notamment la Pride VNR (Pride énervée, NdlR) qui se déroule à Forest et avec laquelle nous sommes en dialogue. On se respecte, on ne se boude pas. Je comprends qu'il n'est pas facile pour certains publics de se rendre à tel ou tel endroit. Je tiens toutefois à dire que notre Pride n'est pas une fête débridée. Sur le terrain, nous travaillons à sensibiliser à la nécessité d'avoir une dimension festive responsable, au rapport à l'alcool, à la question du harcèlement.
Une Pride dite "mainstream" d'un côté, une Pride VNR de l'autre… ne redoutez-vous pas que cette tendance fracture à terme la communauté LGBTQIA + ?
Si, c'est une de mes craintes. Sincèrement, j'ignore comment les choses vont évoluer. Et vous avez raison, il y a là un vrai débat. Dans tous les cas, je pense qu'il faut veiller à protéger les minorités les plus minorisées : les travailleurs du sexe, les demandeurs d'asile ou encore les personnes racisées qui sont encore très invisibilisées.
En cette année électorale, on peut s'attendre à ce que certains partis politiques présents à la Pride tirent encore plus la couverture à eux qu'à l'habitude. Ne craignez-vous pas de perdre la main sur votre message ?
Nous sommes tout à fait conscients de cette potentielle récupération politique, de ce "pink washing" et nous mettons tout en œuvre pour garder le main sur notre message. Les partis politiques et les entreprises qui participent à la Pride doivent d'ailleurs passer un scan, un processus d'évaluation de leurs motivations en répondant à une série de questions sur leur propre politique "Ressources humaines", sur la manière dont ils gèrent la question de l'égalité des genres en leur sein. Les réponses sont ensuite rendues publiques, qu'elles soient positives ou pas.
Pour le reste, nous nous posons chaque année la question de savoir s'il faut maintenir ou non les chars des partis politiques à la Pride. Mais à quel titre devrions-nous commencer à trier ? La plupart des politiques qui y participent sont eux-mêmes membres de la communauté LGBTQIA +. Les politiques, les institutions comme les entreprises constituent également la société que nous souhaitons changer.