"Il n'y a pas d'école en Belgique qui explique comment produire des poudres explosives"
Le groupe Eurenco, spécialisé dans la production de poudres et charges propulsives, vise une croissance exponentielle. Et compte engager et former du personnel en Belgique.

- Publié le 27-05-2024 à 15h51
- Mis à jour le 27-05-2024 à 16h32

L'odeur de la poudre. Lorsque les armes tonnent au loin, les industriels doivent suivre la cadence. Obus, munitions, balles… Il faut produire. La claque de l'invasion de l'Ukraine par la Russie a ébranlé les consciences européennes.
Et dans le milieu restreint des producteurs de poudres, ou de "charges propulsives" comme ils préfèrent se présenter, on a considérablement augmenté les capacités des lignes de production. "Si la guerre devait finir, il faudra de toute façon reconstituer les stocks", explique justement Sébastien Lardinois, CEO d'Eurenco Clermont (Engis), situé à quelques encablures de Liège, une filiale du groupe français du même nom.
Un nom d'ailleurs peu connu du grand public. C'est un acteur de l'ombre. Mais Eurenco est un des leaders européens de production de poudres et le principal producteur en Belgique, qui fournit, par exemple, le groupe wallon FN Herstal.
Le groupe Eurenco emploie plus de 1200 personnes en tout, a réalisé 500 millions d'euros de chiffres d'affaires (dont 50 millions en Belgique) et vise le milliard annuel d'ici à 2030.
Et Eurenco se sent à l'étroit, veut grandir. Le groupe adressera cette semaine une demande de permis aux autorités wallonnes pour agrandir son site de Clermont d'une quinzaine de bâtiments.
"Le groupe Eurenco va investir plus de 400 millions d'euros sur ses quatre sites européens, dont 80 millions en Belgique. On va multiplier par deux la production de poudre de petit calibre et d'explosifs, augmenter la charge modulaire d'artillerie (la matière propulsive des obus, NdlR) par sept, voire dix pour les gros calibres. Tout cela pour 2025", précise le dirigeant de 47 ans d'origine liégeoise. Objectif ? Atteindre une production de plus de 4 400 tonnes de poudres et autres produits similaires par an. Rien que ça.
Un partenariat bénéfique entre FN Herstal et l'armée française
Le partenariat stratégique dévoilé par le ministre français des Armées, Sébastien Lecornu, et FN Herstal, le groupe d'armement wallon, le 21 mai dernier, ne fait que confirmer la solidité du marché pour Eurenco. Pour rappel, son client FN Herstal va donc fournir l'armée française en munitions de petit calibre. Quelques euros devraient donc finir dans les poches de l'expert en poudre, Eurenco.
"Nous travaillons étroitement avec les autorités françaises et belges depuis plusieurs mois sur ce sujet afin de répondre aux besoins en munitions des forces armées françaises et de sécuriser leur approvisionnement stratégique à long terme", a d'ailleurs déclaré Julien Compère, le CEO de FN Herstal, il y a une semaine. "La Défense française est, depuis longtemps, un grand partenaire de notre entreprise FN Herstal, un lien que nous sommes extrêmement heureux et fiers de pouvoir renforcer encore dans les mois et les années à venir", avait-il fait savoir via son porte-parole.

"Le contrat sur 20 ans pour l'approvisionnement de la Défense belge et FN Herstal et ce partenariat avec la France donnent de la visibilité à notre partenaire FN Herstal et permet de faire un pas en avant. Mais des discussions sont encore en cours", renchérit, pour sa part, Sébastien Lardinois, précisant que son groupe est "le plus grand fabricant de poudres propulsives d'Europe". "Nous sommes dans un mode de croissance très rapide", ajoute-t-il.
Et en cas de paix ?
La question qui pourrait se poser est de savoir si, malgré les partenariats noués sur la durée avec les armées belge et française, Eurenco ne voit pas trop "gros".
Pour Sébastien Lardinois, ce n'est pas le cas. "Cette industrie a connu un désinvestissement important après la fin de la guerre froide et la chute du mur de Berlin. On pensait qu'il n'y aurait plus de conflit ouvert en Europe", entame-t-il. Une logique qui avait poussé la France à fermer la manufacture d'armes de Saint-Étienne, qui produisait le célèbre fusil d'assaut Famas, par exemple.
"Cette industrie a connu un désinvestissement important après la fin de la guerre froide et la chute du mur de Berlin. On pensait qu'il n'y aurait plus de conflit ouvert en Europe."
"Mais l'investissement est ici durable. On ne les ferait pas si c'était pour refermer ces usines dans quelques années. On a une visibilité sur le marché pour au moins cinq à dix ans", assume-t-il. "Oui, il faut espérer que le conflit en Ukraine s'arrête. Mais la demande restera importante. Ne serait-ce que pour reconstituer les stocks", affirme-t-il. Et anticiper les conflits, pourrait-on ajouter. "Nous avons gagné des marchés en Pologne et en République tchèque, qui ont également plus de besoins", poursuit-il.
Un marché "protégé" par l'Europe ?
À la question de savoir si l'Europe "fausse" la concurrence grâce à des barrières à l'importation, Sébastien Lardinois rétorque que "ce n'est pas fausser. Il faut être performant en Europe. On a des qualités, mais on ne peut pas vendre à n'importe quel prix. On est dans un marché concurrentiel international. Mais il y a des qualifications Otan qui coûtent de l'argent, mais sont des exigences de qualité, avec des munitions qui chauffent moins, par exemple, tout en conservant une bonne vélocité et en améliorant la durée de vie des armes. Il y a aussi tout ce qui est lié aux licences d'exportation, aux réglementations nationales très encadrées. C'est un moyen de protéger un marché, mais aussi de permettre de réguler le marché d'un point de vue éthique", avance le dirigeant, à la tête de la filiale qui emploie 140 personnes en Belgique et prévoit d'en recruter une centaine "dans les 18 mois" à venir. "On cherche des opérateurs que l'on va former ici. Il n'y a pas d'école qui explique comment produire des poudres explosives ou des charges propulsives", termine-t-il.
Le groupe Eurenco emploie, quant à lui, plus de 1200 personnes en tout, a réalisé 500 millions d'euros de chiffres d'affaires (dont 50 millions en Belgique) et vise le milliard annuel d'ici à 2030.
3 questions à Sébastien Lardinois, CEO d'Eurenco Belgique
Il faut reconnaître une chose, la guerre est bonne pour le business, non ?

"Les besoins sont là… Mais au-delà de cette question, on peut se demander ce qu'il va se passer avec la Russie, avec le reste du monde ou au niveau des élections américaines, par exemple. Je ne sais pas ce qu'il peut arriver mais les demandes s'installent dans la durée. Les conflits seront peut-être moins intenses (qu'avec la guerre en Ukraine, NdlR) mais les besoins resteront substantiellement élevés. C'est une industrie stratégique. Et qu'on le veuille ou non, il faut maintenir cette industrie stratégique. Il faut que les troupes puissent s'entraîner, sur le long terme. On se souvient tous des masques bloqués pendant le Covid et des problèmes que cela a générés de ne pas les avoir. Aujourd'hui, c'est la même chose pour l'industrie de la Défense. On a un besoin de retrouver une souveraineté sur le sujet."
"C'est une industrie stratégique. Et qu'on le veuille ou non, il faut maintenir cette industrie stratégique. Il faut que les troupes puissent s'entraîner, sur le long terme."
Est-ce qu'on ne revoit pas ces investissements à la baisse, surtout en période de vaches maigres, une fois les crises passées ?
"On a constaté un véritable changement de mentalité, tant au niveau européen que de la part du secteur bancaire, pour les demandes de financement. Cela a profondément changé. Eurenco a reçu 76 millions de subsides de la part de l'Europe et la Belgique a toujours subsidié la recherche et le développement (R&D)".
Est-il possible d'être "ESG friendly" (normes environnementales, sociales et de gouvernance) dans le secteur de l'armement ?
"Oui. L'ambition du groupe a été affichée dès 2019 pour réduire nos émissions de CO₂. On sait que cela fait partie des obligations, on est un groupe industriel sérieux. Par ailleurs, on a déjà réduit de 20 % notre consommation d'eau depuis 2020, car cela va devenir une denrée rare. Au niveau énergétique, c'est plus simple d'atteindre la neutralité en France grâce au parc nucléaire, mais nous arriverons à la neutralité pour l'ensemble du groupe en 2050."
