Des primes très confortables pour la CEO de Syensqo Ilham Kadri: "Irrationnel"
La CEO a touché plus de 25 millions d'euros de prime après la scission de Solvay et conserve une rémunération élevée. Du pragmatisme, avance l'entreprise, alors que les talents sont fortement recherchés et ce, malgré certaines critiques.

- Publié le 01-04-2025 à 13h27
- Mis à jour le 01-04-2025 à 19h38

"On n'est en rien dans la méritocratie". Si la prime de 12 millions d'euros pour Ilham Kadri, lors de la scission de Solvay en deux entités, avait suscité quelques critiques en 2023, les primes que l'on peut constater dans le rapport annuel 2024 ne calmeront pas les observateurs les plus acerbes.
Mais reprenons. Si on se réfère au dernier rapport annuel publié par Syensqo, pour sa première année complète de 2024, on constate une rémunération de la dirigeante de 5,57 millions d'euros pour cet exercice (dont 51 % en fixe et 49 % en variable). Contre une rémunération totale, lorsqu'elle était à la tête de Solvay pour sa dernière année complète, de 5,73 millions d'euros (45 % en fixe et 55 % en variable).
Mais, comme le signalent nos confrères du Tijd, Ilham Kadri a touché une prime de rétention – destinée à retenir un dirigeant qui pourrait être intéressé par une offre de la concurrence – de 4,3 millions d'euros et une rémunération variable ordinaire de 3,16 millions en 2023 (lorsqu'elle était à la tête de Solvay) ainsi qu'une prime de rétention de 3,5 millions d'euros et une rémunération variable ordinaire de 2,75 millions d'euros (chez Syensqo) en 2024. Ce qui, cumulé aux 12 millions d'euros de prime lors de la scission, fait monter le tout à 25,71 millions d'euros de "primes" sur deux ans, en plus de la rémunération fixe.
De quoi rassurer la dirigeante qui a pris la tête d'une filiale, soit une fraction de la société mère qu'elle dirigeait, sans pour autant perdre en rémunération.
"La rémunération des patrons n'est pas liée à leurs performances. De telles rémunérations exubérantes sont contraires aux intérêts des actionnaires. En outre, elles ont un effet délétère sur la cohésion sociale et sur la légitimité des mesures d'austérité touchant monsieur ou madame Tout-le-monde. En deux mots : c'est irrationnel et détestable", tacle l'économiste Etienne de Callataÿ. "Ces mauvaises pratiques ne sont en rien en phase avec ce qu'on appelle le libéralisme. Les vrais libéraux condamnent la capture d'intérêt. On n'est en rien dans la méritocratie, on est dans le capitalisme de copinage", renchérit-il.
"Pour moi, c'est la lie du capitalisme, ce genre de trafic. Je n'ai aucun problème avec le capitalisme. Mais, comme pour le bon vin, on ne se délecte pas de la lie", avait-t-il déjà affirmé dans nos colonnes.
Du "pragmatisme"
"On fait preuve de pragmatisme, de réalisme et de mesure du risque. C'est une décision complexe, on comprend l'émotion que cela peut susciter mais on veut expliquer pourquoi cette décision a été prise et pesée", avait expliqué Nicolas Boël lorsque la question de la pertinence de cette prime de 12 millions avait été posée par certains actionnaires, en 2023. La prime avait été, alors, validée par 66,49 % d'entre eux. Un pragmatisme qui justifierait donc encore ces primes de rétention confortables, dans un contexte où les talents sont très recherchés à l'international, comme l'indiquait, par ailleurs, le CEO de Proximus Guillaume Boutin, justifiant sa démission.
Enfin, si on consulte le premier rapport annuel de Syensqo (2024), on peut également voir dans une note en dessous du tableau de rémunération que, "conformément à ce qui a été annoncé" lors de la scission, "Ilham Kadri s'est vu attribuer un paiement annuel de rétention, pour l'exercice clos le 31 décembre 2024, payé en 2025". Un paiement d'une prime de rétention de 3,5 millions d'euros pour 2025 et 4 millions d'euros pour 2026 si la dirigeante franco-marocaine de 56 ans reste donc à la tête de l'entreprise. Soit 7,5 millions d'euros de prime sur deux ans, en plus des rémunérations fixes et variables. Pour rappel, son mandat court actuellement jusqu'à 2027.
"Ce programme est conforme aux pratiques courantes et a été mis en œuvre compte tenu du contexte spécifique dans lequel Syensqo a entamé un parcours autonome, des défis auxquels elle est confrontée pour l'avenir et afin de garantir que le programme de rétention soit mis en œuvre de manière efficace et efficiente", précise Syensqo.
Rappelons également que, malgré les annonces positives, Syensqo a eu des résultats plutôt corrects mais malmenés par le contexte macroéconomique – dont les turbulences dans le secteur de l'aviation qui est un gros client du groupe – et a connu une année boursière plutôt négative, ce qui ne rassure pas les actionnaires. Le titre étant passé de près de 95 euros lors de l'introduction en Bourse en décembre 2023 à 63 euros actuellement.
