La nouvelle urgence des entreprises belges face à l'emprise américaine: "Nous sommes passés de l'hypothétique au réel"
Beltug, l'association belge qui rassemble les responsables informatiques de 540 grandes entreprises privées et organisations publiques, tire la sonnette d'alarme.

- Publié le 10-04-2026 à 08h18

La souveraineté technologique s'est imposée comme l'un des nouveaux thèmes majeurs des débats politiques et économiques dans les pays de l'Union européenne. Le retour fracassant de Donald Trump à la Maison-Blanche, soutenu comme un seul homme par les patrons des Big Tech américaines, a eu pour effet de (re) mettre en évidence la très grande dépendance de l'Europe à l'égard des technologies "made in USA".
Le changement a été à la fois brutal et radical. Non seulement pour le monde politique, mais aussi pour les entreprises. "Il y a deux ans, lorsque la Commission européenne a voulu introduire une certification de souveraineté, beaucoup de nos membres se demandaient si c'était vraiment important. Aujourd'hui, notre dernier "Priorities Compass" – qui établit les priorités des responsables ICT belges, NdlR – montre que deux points liés à la souveraineté figurent dans le top 15 des préoccupations de nos membres", explique, à La Libre, la directrice générale de Beltug, Danielle Jacobs.
Peu connue du grand public, l'association Beltug regroupe les responsables informatiques et numériques de 540 grandes entreprises (tous secteurs confondus) et institutions publiques belges (dont les Services publics fédéraux), soit environ 3 000 professionnels des TIC (technologies de l'information et de la communication). Beltug agit comme une plateforme indépendante de partage de connaissances et d'expériences, et comme la voix belge des "business users" de ces technologies auprès des autorités belges et européennes. "Face au lobbying colossal des fournisseurs, il est crucial de faire entendre la voix de ceux qui utilisent ces services", souligne Danielle Jacobs.
"On réalise que la dépendance à l'égard des Etats-Unis ou de la Chine n'est plus seulement une question de prix ou de contrats, mais un risque de blocage pur et simple des services (logiciels, cloud, etc.)."
"Ce qui a changé en moins de deux ans, c'est que nous sommes passés de l'hypothétique au réel, reprend la directrice générale de Beltug. Les tensions géopolitiques mondiales et l'attitude des administrations étrangères ont brisé la confiance (entre clients belgo-européens et fournisseurs non-européens, NdlR). On réalise que la dépendance à l'égard des États-Unis ou de la Chine n'est plus seulement une question de prix ou de contrats, mais un risque de blocage pur et simple des services (logiciels, cloud, etc.)".
Quelles sont les alternatives européennes ?
L'objectif affiché par Beltug est sans la moindre équivoque : la Belgique, ses administrations et ses entreprises doivent réduire leur dépendance technologique vis-à-vis des grandes puissances (États-Unis en tête). Mais le défi est de taille et le chemin vers la "souveraineté numérique" est parsemé d'embûches : la forte dépendance à l'égard de fournisseurs non européens (Microsoft, Amazon, Google…) ; le "verrouillage technologique" (situation où un client devient dépendant d'un fournisseur pour un produit ou un service, au point qu'il lui est extrêmement coûteux et complexe de passer à la concurrence) ; l'absence d'alternatives européennes crédibles…
Des solutions européennes de cloud existent (OVH, Nextcloud, Scaleway…), concède Danielle Jacobs, mais elles souffrent d'un manque de "scalability" (évolutivité) par rapport aux géants américains. De plus, les ingénieurs des entreprises belges sont formés aux environnements Microsoft ou Amazon. Changer de fournisseur demande à la fois du courage et un gros investissement humain.
Un point central concerne la protection des données. Les entreprises belges s'inquiètent de voir des autorités étrangères accéder à leurs données. La crainte principale concerne l'attitude des autorités américaines dans le cadre du Cloud Act, qui permet aux autorités américaines (FBI, justice, etc.) d'ordonner à un fournisseur de services américain de leur livrer les données d'un utilisateur (peu importe où ces données sont stockées physiquement), ou de la législation FISA (Foreign Intelligence Surveillance Act), autre loi américaine qui permet la surveillance électronique à des fins de renseignement.
Les entreprises et organisations belges s'inquiètent aussi de l'usage éventuel de leurs données par les géants américains du cloud pour entraîner leurs modèles d'IA. Car même si les contrats promettent de ne pas utiliser vos données confidentielles, les garanties en cas de manquement sont dérisoires.
Si la confiance s'effrite, poursuit la CEO de Beltug, c'est aussi parce que le bundling (la vente liée de logiciels et de cloud) devient omniprésent. L'IA devient, en quelque sorte, un nouveau verrou : si vos données sont chez eux et que leurs outils d'IA sont les plus performants, vous êtes doublement enfermés.
"Je suis agréablement surprise par la Stratégie de sécurité nationale adoptée par le gouvernement de Bart De Wever ce 3 avril."
Quelle marge de manœuvre pour les entreprises ?
Quelle est, dès lors, la marge de manœuvre pour réduire la dépendance technologique vis-à-vis des géants américains ? "Ce n'est pas tout ou rien, répond Danielle Jacobs. Les entreprises travaillent souvent avec des dizaines, voire des centaines, de fournisseurs SaaS (Softwares-as-a-Service) et cloud, ce qui impose une approche différenciée. Il s'agit d'identifier quelles sont les données et les applications qui doivent être protégées".
Pour aider ses membres à y voir plus clair, Beltug a élaboré une digital sovereignty checklist d'une quarantaine de questions, qu'elle soumet actuellement aux fournisseurs. Orange, Deutsche Telekom, Google et Inetum ont déjà accepté d'y répondre, tandis que les discussions se poursuivent avec Amazon (AWS) et Microsoft.
Du côté des autorités belges, Beltug constate que les lignes sont en train de bouger (lire aussi ci-dessous). "Je suis agréablement surprise par la Stratégie de sécurité nationale adoptée par le gouvernement de Bart De Wever ce 3 avril, indique Danielle Jacobs. Le numérique y est cité à plusieurs reprises, ce qui prouve une prise de conscience au plus haut niveau. Nous demandons des mesures douces mais efficaces. Par exemple, aider le secteur public dans ses marchés de gré à gré pour éviter des cahiers des charges rédigés de telle manière que seul un acteur comme Microsoft puisse y répondre. Il faut favoriser les alternatives européennes".
Au niveau européen, Beltug suit de près les discussions engagées par la commissaire Henna Virkkunen, chargée de la souveraineté technologique, avec les grands acteurs européens du cloud et de l'IA. Ce travail s'inscrit dans le cadre du Cloud and AI Development Act, qui vise à encourager les solutions européennes tout en les reliant à l'objectif de souveraineté numérique.
"AI Antenna" : le fédéral investit dans la souveraineté numérique
En matière de numérique, l'Europe s'est longtemps appuyée sur des innovations développées aux États-Unis ou en Chine, séduite par leur rapidité de mise en œuvre et leur performance. C'est aussi le cas pour l'intelligence artificielle.
Aujourd'hui, la maîtrise de ces technologies est devenue un enjeu de souveraineté. En 2025, l'Union européenne s'est engagée dans une stratégie pour renforcer ses capacités en IA, notamment à travers son" Plan d'action visant à faire de l'Europe le continent de l'IA", ainsi que le déploiement de quinze AI Factories d'ici 2026.
"Avec l'AI Antenna, souligne Vanessa Matz, la Belgique permet à ses entreprises, chercheurs et services publics d'accéder à une infrastructure de calcul européenne de premier plan."
La Belgique, sous l'impulsion de la ministre fédérale du Numérique Vanessa Matz (Les Engagés), s'est inscrite dans cette dynamique en introduisant une candidature auprès de la Commission européenne pour implanter une AI Antenna sur son territoire.
Lors du conseil des ministres du 3 avril, le gouvernement fédéral a approuvé le budget lié à cette AI Antenna et au renforcement des capacités de calcul. Ensemble, les entités fédérale et régionales mobilisent un montant total de 5 millions d'euros pour l'opérationnalisation de l'Antenne, en plus d'un cofinancement européen de 5 millions d'euros.
Le gouvernement fédéral a également décidé d'investir 3,3 millions d'euros pour associer l'AI Antenna aux AI Factories situées en Allemagne et en Finlande. L'AI Antenna belge sera opérationnelle en 2026.
"Avec l'AI Antenna, souligne Vanessa Matz, la Belgique permet à ses entreprises, chercheurs et services publics d'accéder à une infrastructure de calcul européenne de premier plan. La Belgique devient un acteur à part entière des initiatives européennes en matière de souveraineté numérique et d'intelligence artificielle."
