Pour la première fois, les réseaux sociaux ont bousculé le préconclave
Le brouhaha médiatique et les rumeurs ont été importants ces deux dernières semaines autour du Vatican. Cela a déstabilisé certains électeurs et change l'approche que les catholiques ont de la papauté.

- Publié le 07-05-2025 à 06h29
- Mis à jour le 07-05-2025 à 08h52

C'est un site internet fantôme. SCVNews, c'est son nom, est né le premier mai, se présente comme une agence de presse, offre des articles assez froids sur l'actualité vaticane, mais aucun n'est signé. Pour l'heure, il est donc impossible de savoir qui est derrière ce site ni quelle influence il entend jouer.
Aussi mystérieux soit-il, SCVNews n'est qu'un exemple parmi d'autres de la multiplication des chaînes vidéos, sites, blogs, comptes Twitter plus ou moins sérieux qui "couvrent" le conclave et diffusent des rumeurs, participant à "un nouveau modèle de communication, parfois déstabilisant voire violent pour certains cardinaux", notait ce mardi l'agence I.Media. Deux de ces rumeurs ont d'ailleurs secoué le Vatican ces derniers jours : la première portait sur l'état de santé dit fragile du cardinal Parolin, l'un des favoris du conclave. La seconde sur une soi-disant ingérence d'Emmanuel Macron afin de privilégier la candidature de certains cardinaux français.
L'influence de nouveaux médias
Si l'ampleur de ce brouhaha médiatique est inédite, si la diffusion de fausses informations n'a jamais été aussi facile, si la confusion entre vraies et fausses nouvelles est importante (ainsi du tweet d'un Donald Trump déguisé en Pape diffusé par le compte officiel de la Maison-Blanche), les rumeurs ont toujours existé en marge des conclaves, note Olivier Mathonat, enseignant-chercheur à l'Ircom (une école de communication située à Angers). Auparavant, ces tentatives d'influences se jouaient cependant, la plupart du temps, par le biais des médias classiques. La véritable nouveauté de ce conclave est l'apparition de sites très influents qui proposent des portraits fouillés des cardinaux, et dont certains prétendent les classer des plus progressistes aux plus conservateurs. Ces sites (College of cardinals report, Cardinalis, Red Hard Report…) s'adressent aussi bien au grand public qu'aux cardinaux eux-mêmes.
"Cette année, ces cardinaux se connaissent peu, souligne Olivier Mathonat. De tels sites se présentent donc comme un outil intéressant. Cardinals Report a même édité un livre de 190 pages, remis à tous les cardinaux pour qu'ils puissent lire les portraits de leurs confrères." Le hic est qu'ils présentent des biais idéologiques ; conservateurs dans le cas de Cardinals report.
Inutile pour autant de croire que les cardinaux pourraient se laisser dicter leur vote à la suite d'une seule lecture, souligne le chercheur. "Les cardinaux ont une carrure intellectuelle et spirituelle qui ne les rend pas facilement influençables." Pour autant, "ces initiatives participent à la guerre de l'information. Inévitablement, même à la marge, elles colorent le jugement des cardinaux."
De tels jeux d'influence ont toujours existé, confirme de son côté Iacopo Scaramuzzi, journaliste au quotidien italien La Repubblica. "Les cardinaux sont donc attentifs aux possibles ingérences. Je ne pense pas que ce sont les réseaux sociaux qui vont déterminer le choix du nouveau pape."
Si les cardinaux se montrent plutôt résilients, qu'en sera-t-il des fidèles catholiques ?
À l'heure où se multiplient des discours dits populistes, défiant la légitimité de l'État et des corps intermédiaires, les fidèles catholiques, de leur côté, pourraient-ils se méfier de leur propre institution : l'Église ? Douteront-ils de la légitimité du Pape en imaginant qu'il ait été élu à la suite d'ingérences extérieures, voire à l'occasion d'un complot dont la rumeur se serait répandue ? Un exemple récent permet de parier sur une certaine résistance de l'Église face à de telles déstabilisations. Le 5 juillet 2024, rappelle Iacopo Scaramuzzi, l'archevêque Vigano a été excommunié (exclu de l'Église) après avoir rejeté l'autorité du pape François. Il a multiplié dans la foulée les discours de défiance envers Rome, mais sans succès.
"De même, regardez l'unanimité qui s'est faite autour du pape François à l'occasion de ses funérailles, ajoute Olivier Mathonat. Alors que son pontificat avait clivé les catholiques à certains égards, ils se sont unis derrière son souvenir."
Critiques, mais pas schismatiques
Mais demain, alors que les sites se multiplient pour classer les cardinaux sur les plans idéologique et politique, les catholiques accueilleront-ils le Pape comme le leur demande l'Église : avec esprit critique, certes, mais humblement et avec bienveillance, puisque les cardinaux l'ont choisi en priant l'Esprit saint ? Ou ces sites accentuent-ils les clivages politiques au sein de l'Église ? "Je ne le pense pas, analyse Olivier Mathonat. Les catholiques abordent une telle élection selon deux perspectives. La première est celle de la continuité. Le nouveau Pape, selon leur foi, poursuit l'œuvre des apôtres. En ce sens, le Pape est le Pape et ils éprouvent de la loyauté à son égard. Néanmoins, ils sont effectivement pris aussi par la seconde perspective qui est davantage médiatique. Cette perspective souligne les éléments de ruptures et les nuances idéologiques entre les pontificats. Cela peut accentuer l'appréhension politique d'un pontificat. Peut-être davantage qu'auparavant, les catholiques se sentent donc autorisés à dire qu'ils ne sont pas très à l'aise avec tel ou tel propos. Ce discours d'opposition est désormais possible, y compris chez les catholiques conservateurs qui sont plutôt fidèles envers la papauté. À mes yeux, cette forme de critique est le témoignage d'une maturité spirituelle et demeure sous-tendue par un sentiment de loyauté fondamental envers Rome."
Si les réseaux sociaux colorent la vie de l'Église, ils ne la chamboulent ni menacent l'autorité romaine. Au contraire pronostique Olivier Mathonat. "Par les réseaux, le pape est à portée de main et dans nos poches. De la sorte, si Jean-Paul II incarnait une forme d'autorité universelle, François est devenu, par la mondialisation des moyens de communication, le curé d'une paroisse universelle. Pour beaucoup, le catholicisme se résume désormais non plus aux paroisses, au clergé, aux religieux… mais à la seule figure du Pape."