Lorsqu'il ouvre une tombe, le fossoyeur a parfois de mauvaises surprises
- Publié le 05-10-2017 à 11h59
- Mis à jour le 09-12-2017 à 13h23

Pour la série "Dans le secret des lieux", LaLibre.be avait réalisé un reportage auprès du fossoyeur du cimetière de Perwez, Manu Biston. A l'occasion de la fête des morts de ce jeudi 2 novembre, nous vous proposons de vous replonger dans cette lecture, faite d'anecdotes et de surprises.
En ce début d'après-midi, les allées du cimetière de Perwez, dans le Brabant wallon, sont désertes tant le soleil tape. Dans son local, profitant de l'accalmie, Manu Biston s'attelle à quelques tâches administratives. "Eh oui, c'est ça aussi le travail de fossoyeur", lance-t-il, en refermant son classeur. "Il y a quelques années, les plans n'étaient quasiment pas mis à jour. A la rigueur, on enterrait à l'aveugle, sans se soucier de la présence d'autres corps sous terre." Aujourd'hui, Manu, qui est l'un des deux responsables des sept cimetières de l'entité, doit tenir un cadastre informatisé dans lequel il indique les éléments indispensables pour localiser chaque tombe.

Sur le bureau de cet ancien employé de pompes funèbres, figure également une série d'affichettes signalant le constat d'"état d'abandon" d'une sépulture. Car c'est bien à la famille d'entretenir la parcelle, et non au fossoyeur. Dès lors, lorsqu'il estime qu'une tombe est laissée à l'abandon, il y appose cet acte. Si aucun proche ne se manifeste dans les 12 mois qui suivent, la concession prend fin. "Cela permet de faire de la place. Autrement, à Perwez, il faut attendre 30 ans pour qu'une concession arrive à son terme et qu'on puisse la remplacer", explique Manu.
En sortant de son local, il traverse un garage transformé en espace de stockage. Brouettes, pelles, râteaux, brosses, tuyaux d'arrosage, sacs de béton, cordes… : le matériel du parfait fossoyeur est rangé avec minutie. Manu y tient. Accrochées aux murs et posées au sol, des chaînes et croix déjà utilisées sont en attente d'une nouvelle affectation. "Je conserve ces vieux objets pour les placer sur les tombes des indigents. Parce que juste une butte de terre sans nom, sans décoration, c'est triste."

Parmi les tâches de Manu figure évidemment ce que toute personne assimile au fossoyeur : le creusement de la parcelle. "Le plus souvent, nous creusons un caveau pour deux personnes, qui fait 1x2,5 mètres, car généralement le conjoint vivant prévoit une place pour lui auprès du défunt. Un tel trou à la main demande un peu plus d'une demi-journée de travail. On descend quand même à 1 mètre 70 de profondeur, ce qui représente une cinquantaine de brouettes de terre", évalue Manu. Lorsque l'espace le permet, les employés communaux se servent d'une grue pour des raisons de facilité.
"Lors de funérailles, nous devons aussi assurer l'accueil des familles", décrit Manu. Ce dernier, lorsqu'il a pris ses fonctions il y a huit ans, a imposé à ses hommes le port d'une tenue grise et a banni le gilet jaune fluo. "C'est une question de respect pour les proches du défunt."
Toujours dans cette visée de respect, Manu invite constamment les familles à se retirer lorsque le corps va être descendu dans la tombe. "Manipuler un cercueil délicatement, le déposer tous ensemble, le faire coulisser avec un système de cordes, cela s'apprend. Et des problèmes peuvent survenir", stipule-t-il en insistant sur l'expérience qu'il a acquise dans les pompes funèbres. "J'ai déjà entendu un collègue crier 'nondidju' devant une famille. Je ne veux plus arriver à ça !"
En outre, la tâche se complique lorsqu'il s'agit de placer le coffre dans un caveau ancien, puisque deux employés doivent descendre dans un espace parfois un peu trop confiné. "Moi qui suis assez costaud, une fois que je suis dedans, je ne sais plus bouger. Je dois donc mettre mon pied en l'air pour pouvoir laisser passer le cercueil. Pour la famille, ce n'est pas idéal à voir", admet Manu.

(Quand il aperçoit des traces dans les graviers, Manu enfourche son râteau pour lisser le terrain)
"Lorsqu'il y a eu crémation, si le membre des pompes funèbres me le demande, c'est également moi qui vais disperser les cendres", détaille-t-il. Pour ne pas qu'elles s'envolent, les cendres sont répandues à 10 cm du sol. Et, pour éviter les amas, la dispersion se fait tout en avançant. Actuellement, à Perwez, cette pratique se déroule sur des pelouses. Mais plus pour longtemps, Manu souhaitant les remplacer par des pierres de lave. "Je trouve ridicule de disperser les restes d'une personne sur de l'herbe… que je vais tondre une semaine plus tard !"
La partie la moins agréable de la fonction est certainement l'exhumation des corps, lorsque la concession est arrivée à échéance. "En général, quand c'est en pleine terre, le cercueil a quasiment disparu et ne subsistent que quelques ossements. C'est plutôt propre. Dans les caveaux, par contre, on ne sait jamais si l'intérieur sera sec ou liquide. Parfois, les os flottent dans du liquide noir. Et je ne vous parle pas de l'odeur… Cela peut être répugnant. D'ailleurs, mieux vaut que la famille n'assiste pas à l'introduction d'un nouveau cercueil dans un caveau. Si les proches voyaient ça, plus personne ne voudrait y être enterré..."
Manu a même déjà réalisé une découverte surprenante : "Il m'est arrivé d'ouvrir une concession de deux personnes qui reposaient là depuis des dizaines d'années. Je n'ai retrouvé que deux ossements du premier corps. Par contre, le deuxième était quasi intact, y compris les cheveux. C'est déroutant ! Parfois, cela dépend du terrain : argile, sable,..." Une autre explication réside dans le fait que, précédemment, les morts étaient parfois placés dans une enveloppe en plastique qui empêchait la décomposition. Cette pratique est aujourd'hui interdite.

Les ossements retirés de terre sont ensuite placés dans un ossuaire. A Perwez, deux caveaux ont été réaffectés à cet effet. "Nous avons indiqué le nom de la famille à laquelle le monument appartenait. Et, sur la stèle, nous fixons des plaquettes avec les noms des défunts reposant désormais ici", décrit Manu.
Pour y introduire les ossements, le fossoyeur doit ouvrir un cadenas et déplacer la lourde pierre située à l'avant. Cette opération, qui se déroule une dizaine de fois par année, n'a jamais lieu avant le mois d'octobre. "Nous attendons que les températures baissent, à cause de l'odeur."

En tant que représentant du bourgmestre, Manu doit aussi faire respecter la police des cimetières, et donc notamment réprimander les personnes qui courent, crient ou sont en état d'ébriété. Et, dans ce registre, le responsable a déjà vécu des épisodes hauts en couleurs. "J'ai par exemple dû intervenir lors de bagarres ou même faire appel à la police, parce que le contentieux ne parvenait pas à se régler. J'ai aussi dû me protéger derrière des tombes parce les gens se lançaient des vases à la figure. Mais c'est exceptionnel évidemment."
Les disparitions d'objets sont, elles, plus fréquentes. D'après Manu, dans 90% des cas, ces vols sont commis par un membre de la famille qui cherche à porter préjudice à un frère ou une sœur. "Quand ça va trop loin, je les appelle et je les menace de les interdire de séjour dans le cimetière. Pour éviter que des gens en conflit se croisent, j'ai déjà imposé des horaires de visites à l'un et à l'autre", se remémore Manu. Un rôle d'arbitre évidemment facilité par la proximité typique d'une petite entité de quelques milliers d'habitants.

Il arrive aussi que le fossoyeur fasse office de confident ou qu'il réconforte les proches d'un défunt. C'est avec encore un peu d'émotion dans la voix que Manu décrit une situation particulière. "Après quelques vols subis de nuit, je suis une fois venu ici en soirée pour guetter derrière ma vitre teintée. A un moment, j'entends hurler… Je sors et je vois un jeune assis sur une tombe. C'était celle de son père. Il avait bu un verre et il expliquait son histoire à son papa, il lui adressait des reproches. Je le connaissais ce jeune, j'ai essayé de le réconforter et il a pleuré dans mes bras", relate ce costaud au cœur tendre qui se dit toujours très marqué quand il fait face au décès d'un enfant. "La force de l'habitude n'a ici aucun effet…"
En arpentant les allées, Manu se réjouit que de nombreuses tombes soient toujours bien fleuries. "Cela veut dire que les gens viennent et qu'ils participent à la bonne tenue des lieux. Notre travail soigné porte ses fruits. Si nous laissions aller le cimetière, les gens n'auraient pas envie de l'embellir…"
