Pieter Timmermans (FEB): "Je crains que la Belgique soit dans le viseur des marchés"
Pieter Timmermans, administrateur délégué de la FEB, estime que le gouvernement a trop favorisé le pouvoir d'achat, au détriment de la compétitivité des entreprises. Une position souvent répétée mais assumée par le dirigeant. Entretien.


- Publié le 09-07-2023 à 09h42

Pieter Timmermans, soit il croise le fer avec les syndicats, activité principale qu'il exerce depuis la fin des années 90 lorsqu'il a pris la direction de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB), soit il est dans les travées du RSCA. Et on ne badine pas sur ces deux sujets, qui lui tiennent particulièrement à cœur. "Le pas de commentaire" à la question du pronostic du premier derby bruxellois de l'année, fin juillet, entre l'Union Saint-Gilloise et Anderlecht veut tout dire… Il en a connu des combats pour défendre l'entreprise, Pieter Timmermans. Réputé (très coriace), fin connaisseur de ses dossiers, le patron des patrons belges n'a pas toujours eu gain de cause dans ses combats pour défendre l'entrepreneuriat et les membres de la FEB, qu'il défend bec et ongles depuis près de 25 ans. Particulièrement au cours de cette législature, où la Vivaldi, trop immobiliste à son goût, lui a parfois mené la vie dure.
"Tant qu'on n'aura pas de réforme du paysage politique, cela ne fonctionnera pas. Je crois que la solution viendra d'un regroupement des familles politiques."
Mais Pieter Timmermans en a vu d'autres. Et il n'est pas du genre à rendre les armes, qu'il affûte régulièrement auprès d'un réseau devenu particulièrement étendu avec les années. Mais l'homme, en dehors du football, a ses exutoires. Le vélo et l'écriture en tête… Il prépare d'ailleurs pour la rentrée un livre basé sur les centaines de cahiers Atoma qu'il a noircis au cours de ses années à la tête de la FEB.
Il prépare surtout les élections de 2024. "Je souhaite contribuer à ma façon pour qu'on puisse fêter le 200e anniversaire du pays dans un meilleur état économique et social", dit-il. Du "Timmermans" pur jus ! Interview.
Alors, ce bilan de la Vivaldi, vous le voyez comment à moins d'un an des élections ?
Le bilan était très positif lorsqu'il s'est agi de la gestion des crises, sanitaire puis de la guerre en Ukraine. Ensuite, on a très vite vu les différences entre les ailes gauche et droite du gouvernement. Le drame de la Vivaldi est qu'en fin de législature, toutes les grandes réformes qui avaient été annoncées sont seulement débattues… Normalement, les grandes réformes, on les réalise en début de législature.
Des accords sur les pensions, la fiscalité, le marché du travail sont encore possibles, d'après vous ?
Oui, mais ce seront des accords limités. En matière de pensions ou de fiscalité, on ne peut pas parler de réforme, juste de corrections. Si, au moins, ces mesures pouvaient impacter favorablement notre économie en 2024, avant les élections, ce serait bien, mais on n'en prend pas du tout le chemin.
Que voulez-vous dire ?
Que la perception est différente de la réalité pour les entreprises. Certaines mesures fiscales sur la table pourraient réduire les capacités d'investissement dans les entreprises. La réforme de la TVA envisagée a-t-elle été correctement évaluée ? Est-ce qu'elle ne va tout simplement pas faire baisser les volumes de ventes parce que les consommateurs iront voir ailleurs ? Les marges des entreprises, quoi qu'on en dise, se réduisent, et le nombre d'entreprises en faillite augmente. La balance commerciale est sous pression. Ce que je veux dire, c'est que la situation des entreprises est fragile, et le projet de réforme fiscale serait surtout à charge des entreprises. On veut stimuler le pouvoir d'achat, mais ce que je constate, c'est que le pouvoir d'achat a augmenté, or la compétitivité des entreprises, elle, se dégrade.
Manque de réformes structurelles, situation des entreprises délicate… Un cocktail explosif pour notre économie ?
Je suis inquiet. Parce que j'ai un peu peur qu'on ne voie que la face émergée de l'iceberg. Je crains vraiment que si les marchés découvrent cela, nous soyons dans leur viseur.
Un peu comme en 2010-2011 quand, après plus de 500 jours sans gouvernement, les taux d'intérêt s'étaient brusquement envolés, et qu'un début de panique voyait le jour ?
Oui, je crains cela, parce qu'il n'y a pas de signaux clairs qu'on prenne de vraies réformes structurelles, sur les axes qui nous semblent les plus importants : les pensions, le marché du travail, l'efficacité des dépenses publiques, la compétitivité… On ne peut plus continuer à nier les problèmes. Tout le monde, au niveau politique, brandit le fameux taux d'emploi à 80 % d'ici à 2030, qui justifierait d'ailleurs les réformes des pensions et de la fiscalité, les politiques sociales, mais qu'a-t-on fait pour ce taux d'emploi ?
"Si on n'avait pas eu de deal avec Engie, on aurait eu des problèmes d'approvisionnement."
Y a-t-il trop de monde autour de la table au sein du gouvernement ?
La logique des gouvernements avec plein de partis, qui veulent chacun un trophée pour chaque réforme, a montré ses limites. Tant qu'on n'aura pas de réforme du paysage politique, cela ne fonctionnera pas. Je crois que la solution viendra d'un regroupement des familles politiques : PS et Vooruit, Open VLD et MR, etc. C'est par ce biais-là qu'on parviendra à sortir des logiques court-termistes qui animent les gouvernements actuellement. C'est d'autant plus urgent, je le répète, que la situation de nos finances publiques nécessite qu'on passe en revue chaque ligne du budget, en se posant la question de savoir ce qui est nécessaire et ce qui ne l'est pas. Notre taux d'endettement, de près de 110 % du PIB, c'est trop élevé. J'ai envie de dire "stop, Mesdames, Messieurs, adaptez vos dépenses à vos recetes. Vous n'avez plus de marges". Il faut une bonne réforme, qui ne mette pas en difficulté le tissu économique et complique la vie des entreprises.
Est-ce que ce n'est pas votre rôle en tant que lobby de toujours vouloir réduire les taxes pour les entreprises, plutôt que de défendre le pouvoir d'achat ?
Si les taxes étaient à 30 %, mon discours serait différent. Mais aujourd'hui, le taux d'imposition global est à 50 %, nous sommes sur le podium de la taxation. Désolé, mais cela a des conséquences. Les investisseurs internationaux attendent ce qu'on va faire par rapport au soutien fiscal à la R&D (recherche et développement, où les entreprises bénéficient d'un régime fiscal avantageux pour les travailleurs qui s'y consacrent, NdlR)…
C'est un peu ce que répète toujours la FEB, cette peur aux investisseurs, non ?
J'exprime ce que j'entends. Je vois les chiffres, je ne vais pas dire que ça va bien. Mais quand c'est positif, je le dis. On est bien placé en R&D et innovation, depuis 10 ans, grâce à Elio Di Rupo, lorsqu'il a voulu faire du pays le hub de la pharma et l'innovation en 2010, lorsqu'il était Premier ministre. Maintenant, certains s'attaquent à ça… C'est notre avenir qu'on met en danger.
Est-ce qu'il n'y a pas eu des excès au niveau de la R&D et des avantages fiscaux ? Ou est-ce que le ministre des Finances fait les fonds de tiroir pour trouver de l'argent ?
On a toujours demandé de nous montrer les exemples. On veut trouver des solutions faisables. Mais aujourd'hui, on constate qu'on fait de plus en plus appel au soutien à la R&D, donc il y aurait "quelque chose qui ne va pas". C'est typiquement belge ça ! On jette le bébé avec l'eau du bain ! Comme avec les intérêts notionnels. S'il y a des problèmes, on peut les isoler et les résoudre. Il faut faire la même chose du côté des dépenses. Nous sommes une terre d'innovation, avec des universités et des centres de recherche de haut niveau. On veut être numéro 1 en hydrogène, ce sont des projets stratégiques d'innovation, il ne faut pas effrayer les investisseurs. Il ne faut pas s'attaquer à notre prospérité.
"Il faudra du nucléaire, d'une manière ou d'une autre"
Vous êtes très positif sur l'accord entre Engie et l'État. La sécurité d'approvisionnement n'est pourtant pas assurée à moyen et long terme…
Mon analyse porte sur l'accord. On arrive à sécuriser notre approvisionnement pour dix ans. C'est un compromis, les deux parties ont mis un peu d'eau dans leur vin. Et ce compromis, à court terme, est un bon deal. Si on n'avait pas eu de deal avec Engie, on aurait eu des problèmes d'approvisionnement.
Vous attendez qu'il y ait une prise de position plus forte dans le prochain accord gouvernemental sur les "SMR" (small modular reactor) ?
Le "Fit for 55", le "Green Deal", tout cela va changer les choses, et qui sait si une guerre se déclenche à nouveau… Donc, n'attendons pas la dernière minute, car on prend toujours des mesures bancales en dernière minute… Donc, le gouvernement doit développer cette piste des SMR, il ne faut pas l'arrêter.
La décarbonation va nécessiter beaucoup d'énergie, l'électrification des modes de vie s'accentue… Comment voyez-vous la situation énergétique après la fin du nucléaire tel qu'on le connaît ?
Nous devons baisser notre consommation, économiser l'énergie, mais il faut aussi harmoniser tout ça. Il faut de la coordination. Aujourd'hui, on installe des éoliennes en mer, mais il n'y a pas de câble pour relier la boucle du Hainaut ! Et je pense qu'il faudra du nucléaire, d'une manière ou d'une autre. Un jour, peut-être, il y aura la fusion. Il y a aussi le potentiel de l'hydrogène. Il faudra travailler sur plusieurs piliers.
Êtes-vous d'accord avec Alexander De Croo lorsqu'il appelle à faire une pause dans les réglementations environnementales au niveau européen ?
Il y a une quinzaine de directives européennes, avec parfois des contradictions. Si la population ne suit pas, à quoi ça sert ? L'Europe donne des chiffres et dit "débrouillez-vous"…
Elle met des milliards d'euros sur la table, tout de même…
Ils sont là, mais il faut pouvoir y faire appel. On a envoyé 113 projets auprès de Thomas Dermine. Le monde des entreprises est déjà en transformation…
Vous êtes confiants quant au déblocage des fonds et sur le fait d'éviter le saupoudrage ?
Il n'est jamais facile de gérer un pot d'argent efficacement. C'est le rôle de Thomas Dermine, j'ai confiance en lui. Il faudra prioriser.
Au niveau des voitures de société : toutes les voitures qui pourront être déductibles fiscalement devront être électriques d'ici à 2026. Pourtant, c'est un avantage salarial pour conserver les talents ou les attirer. La FEB veut-elle une transition plus douce ?
Il y a un shift en cours vers d'autres modes de transport. La voiture de société reste importante. Mais le système mis sur place s'étale jusqu'en 2030, car vous pouvez acheter un véhicule qui n'est pas 100 % électrique jusqu'en décembre 2025 et profiter de la déduction jusqu'en 2030. La période de transition s'étale sur sept ans, c'est acceptable. Et les mentalités changent. Mais l'infrastructure doit suivre. C'est un nouveau business, comme les stations essence dans les années 1950. Mais je pense qu'à terme, moins de gens auront leur propre voiture.
Dans un monde où les réseaux sociaux sont omniprésents, que ressentez-vous ?
Je remarque une chose : c'est qu'aujourd'hui, tout le monde est ministre, tout le monde a son idée, son mot à dire. Il y a beaucoup plus de polarisation. Trouver un compromis est presque devenu une insulte. Quand je vois les réactions quand on trouve un accord avec les partenaires sociaux… si on n'est plus capable d'apprécier le compromis, on est dans une dictature.
Possible de trouver des accords ? On voit avec le dossier Delhaize ou l'indexation que c'est compliqué.
Il ne faut pas attendre le point de rupture. Pour Delhaize, ça fait 15 ans qu'on dit que le secteur est en transformation. On ne peut plus fermer les yeux. Pareil pour l'indexation. Tous les 10-15 ans, il y a une adaptation, une intervention. Préparée, négociée ou imposée par la force des choses. L'économie bouge, on ne peut pas aller contre l'évolution.