La plaignante accuse celui qui fut son ange gardien. Par vengeance? La procureure du tribunal bien embarrassée...
Plongée au fond de la précarité urbaine. LaLibre vous dévoile un nouveau croquis de justice.

- Publié le 30-03-2025 à 10h11

C'est un milieu d'une extrême précarité. Seul un des trois protagonistes est présent devant le tribunal correctionnel. Abderrahim, jugé pour coups et blessures, n'a pas eu le choix. Il purge une peine de prison reçue dans un autre dossier. Son frère Mohamed, poursuivi pour viol sur la même femme, est devenu SDF. On ne sait où il se trouve. On n'a pas davantage de nouvelles de la plaignante, qui, comme les deux prévenus, a de lourds antécédents d'alcool et de stupéfiants.
Les faits datent de novembre 2020, en plein confinement Covid. Abderrahim appelle les secours. Il explique difficilement qu'une femme, devenue sa petite amie, s'est incrustée chez lui après qu'il eut accepté de l'héberger. C'est devenu infernal, notamment car elle crie sans arrêt. Il faut trouver une solution, dit-il, car la femme souffre d'une fracture du bassin après un accident dans une voiture volée où elle était passagère. Il ne s'oppose pas à ce que la police accompagne l'ambulance.
Sur place, la police découvre un logement insalubre. Il y a là trois frères et une femme qui pleure. Elle ne peut être identifiée que grâce à un bracelet d'hôpital porté au poignet. Elle dit qu'Abderrahim lui a porté des coups au visage la veille au soir après qu'il eut appris que Mohamed, le frère de ce dernier, l'eut violée.
Interrogé, Mohamed, qui souffre d'un retard mental, nie tout viol. Abderrahim doute des accusations portées contre son frère. Vu sa consommation d'alcool et de psychotropes, ce dernier n'aurait plus eu d'érections depuis 20 ans. Une expertise, dont les résultats seront connus bien plus tard, décèlera un ADN masculin au niveau du pubis de la plaignante. Celui d'un des deux frères mais lequel : Abderrahim ? Qui était son petit ami. Mohamed ? Qu'elle accuse. L'ADN ne peut trancher.
Une crédibilité relative
La plaignante, que l'hôpital veut garder car il soupçonne un Covid chez elle, s'enfuit. Elle ne répondra à aucune convocation. Entendue, sa fille dit avoir des rapports difficiles avec sa mère chez qui, précise-t-elle, il est compliqué de distinguer le vrai du faux. Elle savait, qu'à l'époque, sa mère était hébergée chez un inconnu. Lorsque sa mère lui a évoqué un fait de mœurs, la fille a changé de sujet car elle n'y croyait pas.
En 2023, Mohamed a été réentendu par les policiers. Et là, sans avocat, SDF depuis sept mois, il reconnaît les faits. "J'avais bu. Si elle le dit, cela doit être vrai."
Interrogé mercredi par le tribunal sur les prétendus coups, Abderrahim élude maladroitement. "Elle criait !", répète-t-il. Face à la présidente qui insiste, il confesse une gifle – qu'a attestée un examen du visage – à cette femme "connue dans la rue" et qu'il a accueillie car "c'était l'hiver, je ne pouvais pas la mettre dehors". Il concède un passé difficile – 15 condamnations en 15 ans ainsi qu'une consommation effrénée de méthadone, Rivotril et alcool. "Mais plus rien aujourd'hui."
Une procureure dubitative
Pour la procureure, les faits de coups dans le chef d'Abderrahim sont établis. Mais ils sont anciens. Abderrahim, après un retour en Algérie sur insistance de sa fille, est sobre. Ses autres peines se terminent en mai. Une simple déclaration de culpabilité suffit.
Pour Mohamed, "je ne vous cache pas mon embarras. Je suis dubitative", dit-elle à l'adresse du tribunal. Et de citer le contexte de dévoilement : quand, après deux mois comme "garde-malade", Abderrahim demande à la plaignante de partir. C'est Abderrahim qui appelle les secours et la police. À leur arrivée, elle dénonce une séquestration et un viol.
Et de citer le fait que, par le passé, elle a déjà dénoncé trois faits de viols et un fait de coups qui seront classés sans suite. La procureure insiste sur le contexte des aveux de Mohamed, "un de ces perdus de la rue" après huit mois d'errance. Elle met aussi en avant la toxicomanie de la plaignante, sous psychotropes, "complètement dans le gaz" lors de l'intervention de la police et des secours.
"J'ai un doute terrible", conclut la procureure avant de requérir l'acquittement au bénéfice du doute. Jugement le 30 avril.