"Je ne raconte pas souvent cette histoire où tout a basculé. Il m'a fallu un temps pour me rendre compte"
Thomas Ghaye, directeur de la galerie "La peau de l'ours", fait le chemin en sens inverse, à propos de sa vie actuelle. Et se surprend, en notre compagnie, dans son récit.

- Publié le 25-04-2026 à 21h01

Il est des papiers qu'on écrit et dont on sait qu'ils n'ont pas le même rôle que d'autres, pas le même effet non plus. Il y a quelque temps, nous rencontrions Thomas Ghaye pour lui demander "son moment où tout a basculé".
Thomas est le directeur de La Peau de l'Ours, galerie d'art qui a fait sa place depuis neuf ans dans le paysage bruxellois. Et, avant qu'on ne se pose en face de lui dans son appartement saint-gillois, il avait studieusement réfléchi à la question qu'on venait lui poser. "Je vais vous parler du moment charnière qui a eu un impact sur le fonctionnement de la galerie…". On ne dit rien, mais on sait qu'il ne s'agit pas forcément d'une révélation professionnelle dans cette rubrique. En posant cette question, on a déjà pu observer le cheminement intellectuel qui se crée dans la caboche de nos interviewés.
Et donc, où Thomas a-t-il eu envie de regarder dans son passé : à l'endroit le plus évident ou le moins éclairé ? Il suffit parfois d'un temps de silence pour "s'introspecter".
Voir avec lucidité ce qui nous fait
"Je suis Liégeois d'origine, je suis arrivé à Bruxelles il y a 12 ans. Je travaillais dans un milieu complètement éloigné de l'art contemporain. L'art, d'une manière générale, est quelque chose qui ne m'a pas été transmis. Avant de commencer, je vais évoquer cette période de ma vie où j'ai décidé d'entrer dans les musées. C'est un premier moment où tout a basculé".
On ne dit rien mais on a bien entendu ce que Thomas vient de nous dire au bout d'une minute, mais il poursuit à toute vitesse, semble-t-il, pour aller à l'épisode 2… "Oui, C'était une expo à Bozar, de Michaël Borremans… Je ne connaissais pas ce peintre. J'ai été complètement fasciné. À partir de là, l'art est devenu une passion boulimique. Je n'arrêtais pas ; il prenait tout mon temps libre. Les expos et musées étaient devenus le point de départ de mes vacances. Il y a un gros avantage, quand vous ne connaissez rien, vous allez voir tout ! J'ai vu beaucoup – comme si j'avais voulu rattraper. À l'époque, j'avais imaginé lancer une plateforme de vente en ligne d'artistes émergents pour laquelle j'ai pas mal investi… Bon, sur laquelle je n'ai jamais vendu une seule œuvre d'art." (rires)
"Un jour, je rencontre un galeriste. Il est devenu mon plus grand collectionneur, un de mes meilleurs amis. C'est là où tout a basculé". Et de commencer à nous expliquer les relations constructives qui le lient à son désormais associé, Elie Schonfeld.
S'observer soi-même
La sonnette retentit. Thomas Ghaye s'arrête. Va ouvrir. Puis faire du thé. De l'endroit où on est assise à l'entendre s'activer, on ose quelque chose. Au bord de la psychologie de comptoir – que les lecteurs nous en excusent.
- "Vous avez l'impression, Thomas, que votre rencontre avec votre associé est le moment de votre vie où tout a basculé ?".
- Lui, assuré : "Je ne crois au hasard ou aux instants de révélation. Je crois aux micros moments qui font la vie". Puis il pose un silence.
-" Pourtant vous avez vécu un événement révélateur. Mais vous l'avez raconté en une minute."
- (Silence).
- "Pas d'art dans votre famille du tout, jamais, jamais… Vous vous retrouvez seul dans votre vie, et vous décidez d'embrasser l'art dans son entier…"
Thomas Ghaye est de retour face à nous. Un ton changé. Il a lâché l'exercice de la communication sur soi auquel on est tous drillé, car on doit tous posséder un storytelling maîtrisé de nos existences. Il se lance dans autre chose, de l'ordre du mémoriel.
"J'étais seul. Face à moi-même. Et le fait d'avoir ressenti ça avec l'art, dans cette expo de Borremans, sans pouvoir mettre des mots dessus… Il s'était passé quelque chose. Je l'ai ressenti de manière instantanée. C'est la seule chose que j'ai toujours gardée pour moi… Je me vois, maintenant, sortir de cet endroit. Imaginez : je ne connaissais ni ce musée ni cet artiste, pourtant classé au top 10 de la peinture mondiale. D'ailleurs, ça, je n'aurais jamais osé le dire avant à voix haute, je l'ai gardé pour moi et je suis allé chercher des bouquins […] Et pourtant, je n'étais pas jeune, si je compare avec mon entourage dans le milieu artistique, c'est tardif comme approche."
- "Vous avez dû vous constituer seul, sans héritage. C'est plus complexe de choisir une préférence qui ne nous a pas été donnée."
- "Alors, pourquoi avoir décidé d'aller à Bozar ce jour-là ? Parce que j'avais envie de combler un vide. Avant j'avais essayé de combler avec autre chose (rires), Ah, ça oui, combler avec d'autres choses, ça a même été fait et refait ! J'ai un comportement assez excessif."
On lui demande s'il se souvient de la visite de l'expo. Oui. "Et pourtant je n'ai pas une excellente mémoire. Je me souviens de cette scéno avec ces petits formats. Je me souviens que le Palais des Beaux-Arts ne m'a jamais plus semblé aussi grand et beau par la suite"
- "Vous racontez souvent cette histoire ?"
- "Non. Il m'a fallu un temps pour me rendre compte".
- "C'était tout sauf un hasard cette visite d'expo ?"
- "Je vous l'ai dit, je ne crois pas au hasard. Même sil y a eu des ratages dans ma vie, même si cet événement m'a apporté des complications à titre personnel, si c'était à refaire, je ferais la même chose. Alors que ce n'était pas la piste qu'on m'avait donnée…"
→ À découvrir encore ce week-end, l'expo "Marinalia Fabulae", dont on peut voir une œuvre sur la photo portrait. À La Peau de L'Ours. 55 rue Emile Claus, à Ixelles.