Le royal panthéon d'Andràs Schiff
Classique. Le roi Philippe et la princesse Elisabeth à l'ouverture des Flagey Piano Days.
- Publié le 13-02-2025 à 20h54
- Mis à jour le 13-02-2025 à 20h55

Andràs Schiff étant un des plus grands pianistes en activité aujourd'hui (le plus grand ?), sa présence mercredi en ouverture des Flagey Piano Days était assurément logique. Logique et en même temps marquante, puisque le grand pianiste britannique d'origine hongroise ne visite pas la capitale chaque année. Le Roi Philippe ne s'y était pas trompé qui, en connaisseur, assistait au récital en compagnie de la Princesse Elisabeth.
Surprise
À son niveau de notoriété – mais aussi et surtout de confiance que le public place en lui –, Schiff peut se permettre ce dont rêvent tant de musiciens : n'annoncer aucun programme et choisir au dernier moment ce qu'il jouera le soir. Même en entrant dans un Studio 4 plein à craquer – on a même dû ajouter des chaises sur la scène –, le public ignore ce qu'il jouera. Il faudra attendre la fin du premier morceau pour que Schiff saisisse un micro et dévoile, en toute simplicité, ce qu'il vient de jouer : le Caprice sur le départ de son frère bien-aimé BWV 992, une très rare œuvre de jeunesse de Bach, dont il dit "Il est Dieu pour moi".
Suivront, pour un concert sans entracte de plus de deux heures, quatre compositeurs que Schiff classe, sourire en coin, comme les quatre "seconds meilleurs", ex aequo derrière Bach. Les œuvres se suivent en ordre chronologique, chaque fois précédées de quelques mots de contextualisation, entre confidence et humour pince-sans-rire. Il y aura Mozart d'abord (sonate en si bémol majeur K. 517), Haydn ensuite "injustement sous-estimé, très différent de Mozart mais pas moins important" (les magnifiques Variations en fa mineur Hob. XVII : 6), Beethoven, élève du précédent (la sonate n° 17 La Tempête) et finalement Schubert, dont Schiff souligne que lui était autrichien et pas allemand et dont il a choisi la grande sonate en sol majeur D. 894. Une œuvre de 1826 qui est, précise-t-il avec une douce gourmandise, sa préférée.
Garantie de fraîcheur
On se rend compte peu à peu que cette idée du choix à la dernière minute, loin de n'être qu'une sorte d'arbitraire capricieux d'un artiste imbu de lui-même, est plutôt une garantie de fraîcheur (comme les produits du marché pour un grand chef), d'une inspiration plus grande et surtout d'un plaisir du pianiste qui joue par envie et non par devoir. Avec forcément à la clé un même plaisir accru de l'auditeur.
Un silence inouï règne dans le Studio 4. On s'émerveille du voyage, de cette fluidité du jeu de Schiff, plus conteur soucieux de legato que dramaturge creusant le relief des contrastes. "Merci de votre patience", s'excuse le génial pianiste, sincèrement modeste. Ovation debout de toute la salle, Souverain et Altesse Royale compris, et trois rappels : impromptu op. 90 n°3 de Schubert, début de la Sonate facile de Mozart et premier mouvement du Concerto Italien de Bach. De quoi refaire le chemin dans l'autre sens ? Le da capo est dans nos rêves…