Bart De Wever et Alexander De Croo : le jeu des sept erreurs entre deux Premiers ministres que tout oppose
L'actuel patron du gouvernement fédéral, à la tête de la majorité Arizona, et l'ancien chef de la coalition Vivaldi divergent à peu près sur tous les sujets. Convictions, personnalités, situation politique, vision du pouvoir fédéral, communication… Leur passage au 16, rue de la Loi, laissera des souvenirs bien différents.

- Publié le 29-07-2025 à 06h35

Bart De Wever avait fixé sa mire sur une cible. Alexander De Croo (Open VLD), le Premier ministre d'une large coalition hétéroclite (la Vivaldi), était l'homme à abattre. Plusieurs mois avant les élections du 9 juin 2024, celui qui était encore président de la N-VA avait aussi affiché son ambition : s'emparer du 16, rue de la Loi, et chiper le job de l'ancienne étoile du libéralisme flamand.
Les vœux de Bart De Wever ont été exaucés : le nationaliste est devenu le chef du gouvernement fédéral et la coalition Arizona a remplacé la Vivaldi. Mais la guerre n'est pas terminée pour autant. L'Open VLD, rejeté dans l'opposition, traque les concessions de la N-VA à son partenaire socialiste, Vooruit, tandis que les ministres nationalistes accusent l'ancienne équipe gouvernementale de leur avoir légué un insondable trou budgétaire.
Placés successivement au cœur du pouvoir, les deux rivaux divergent à peu près sur tous les sujets. Convictions, personnalités, situation politique, nature de la coalition qui les a portés au sommet, vision du pouvoir et de la communication… Leur passage au 16, rue de la Loi, laissera des souvenirs bien différents. Voici les sept lignes de fractures qui les séparent dans l'exercice de la plus haute fonction politique belge.
1. Deux manières de communiquer
La démocratie ne repose pas que sur le combat des idées mais aussi sur les images personnelles. Au "16", Bart De Wever ne dispense qu'avec parcimonie ses faveurs auprès des médias. Ce n'est qu'à l'occasion de "l'accord d'été", obtenu le 21 juillet, qu'il a accepté de se prêter au jeu de la conférence de presse. Et encore… Organisée à quatre heures du matin dans la salle du conseil des ministres, elle sortait du cadre traditionnel des communications officielles.
Une manière pour le nationaliste flamand de rompre avec les années De Croo où, presque chaque semaine, le gouvernement fédéral prévoyait un rendez-vous avec les journalistes. Alexander De Croo, lorsqu'il était Premier ministre, se montrait beaucoup plus accessible et disponible à l'égard de la presse. Mais, pour Bart De Wever, le libéral constituait le contre-modèle en matière de communication, une "machine à perdre" dont il ne faut surtout pas suivre l'exemple.

2. Deux visions de la Belgique
Bart De Wever est un nationaliste flamand, un confédéraliste. Il ne peut pas se montrer enthousiaste à l'égard de l'unité belge. Il veille également à marquer la différence avec Alexander De Croo qui défendait le fédéralisme. "De Croo jouait à fond la carte belgicaine", reconnaît un ancien membre de son gouvernement.
Ayant récemment refusé de crier "vive la Belgique" devant les caméras lors du Te Deum de la Fête nationale, Bart De Wever se contente de gérer les affaires du Royaume sans s'embarrasser de ses oripeaux, sans faire de sentiment. Paradoxalement, il contribue toutefois à orner de symboles la fonction de Premier ministre et à la rendre sympathique. Par exemple, il a fait entrer un chat, Maximus, au 16, rue de la Loi, sur le modèle britannique de Larry, le félin "souricier en chef" affecté au 10, Downing Street, à Londres.
3. Une Arizona plus homogène que la Vivaldi
En Belgique, le travail d'un Premier ministre est influencé par la nature de la majorité dont il a la charge. Un kibbelkabinet, un gouvernement de chamailleries ? Ou une coalition relativement stable et sereine ? Pour le malheur d'Alexander De Croo, la Vivaldi comptait sept formations politiques : des socialistes, des écologistes, des libéraux et des chrétiens-démocrates… Dans l'Arizona, Bart De Wever doit jongler entre les intérêts de cinq partis "seulement". "Deux partis en moins à satisfaire, c'est une grande différence", décode un ministre fédéral.
Outre cet avantage arithmétique, l'actuel chef de l'exécutif peut se reposer sur une coalition plus homogène idéologiquement que ne l'était la Vivaldi. À droite, MR et N-VA tombent presque toujours d'accord. Au centre, le CD&V et Les Engagés constituent un point d'équilibre politique au sein de la majorité. Enfin, Vooruit est certes un peu plus à gauche mais défend un socialisme "pragmatique" qui lui permet d'assumer les compromis.
Le pacte de majorité de la Vivaldi entretenait le flou sur une série de thèmes délicats, laissant au Premier ministre et à ses ministres le soin de les préciser plus tard. Résultat : les réunions du kern (comité ministériel restreint) ont souvent été explosives… Le texte de l'accord "Arizona" est plus précis et complet ; et son exécution suscite moins de tensions. "On peut se référer au texte pour trancher, à la fin, les discussions internes. Et, en cas de doutes, le cahier Atoma (document secret qui établit l'exégèse de l'accord de gouvernement) permet de les lever", confie une "arizonien".
4. Une N-VA plus puissante que l'Open VLD
Bart De Wever jouit d'un confort supplémentaire : il est issu du plus gros parti de la majorité, la N-VA. La formation d'Alexander De Croo, au contraire, était le Petit Poucet de la Vivaldi. "Lorsque De Wever tombe d'accord avec le MR, l'autre poids lourd de la coalition, un grand pas est déjà fait en vue d'obtenir un compromis", estime un membre de l'Arizona. Alexander De Croo, dans la Vivaldi, ne pouvait pas jouer sur cet effet de masse. Les accords devaient davantage être arrachés au forceps.
L'ancien Premier ministre avait hérité d'un caillou pointu dans sa chaussure : Georges-Louis Bouchez… Durant la précédente législature, le président du MR menait la guerre à ses partenaires rouges et verts au fédéral. Cette "particip-opposition" du patron des libéraux francophones avait le don d'agacer Alexander De Croo. Plusieurs séquences de fortes tensions entre le MR et l'Open VLD ont perturbé la précédente législature. Depuis l'établissement de l'Arizona, il en va autrement : "Bouchez a beaucoup plus de respect pour Bart que pour De Croo", croit savoir une source flamande.

5. Deux idéologies au "16"
Alexander De Croo et Bart De Wever partagent des convictions libérales sur le plan économique. Mais sur les dossiers dits "sociétaux" ou les matières régaliennes (sécurité, migration…), l'actuel chef du gouvernement fédéral se montre plus conservateur. Ces divergences ont été accentuées par le contexte politique : le libéral flamand, lorsqu'il était au "16", a dû s'asseoir sur sa propre doctrine afin de maintenir le lien avec l'aile gauche de son gouvernement et permettre le consensus. C'est souvent le prix du poste de Premier ministre : cette ligne progressiste a contribué à couler l'Open VLD, dont la base militante réclamait au contraire un virage à droite. Bart De Wever réussira-t-il à éviter que la N-VA ne tombe à son tour dans ce piège ?
6. Des personnalités différentes
Plus délicat… Le libéral et le nationaliste n'ont pas le même tempérament. Dans les moments de crise, Alexander De Croo s'est montré très dur face aux résistances occasionnelles de ses partenaires de coalition. David Clarinval, qui était déjà vice-Premier ministre MR sous la Vivaldi, a particulièrement souffert lorsqu'il a bloqué, en 2023, la réforme fiscale proposée par le CD&V…
Au sein de l'Arizona, Bart De Wever connaît une situation politiquement plus confortable, on l'a écrit. Cela explique, en partie, son attitude plus zen. L'actuel locataire du 16, rue de la Loi, ne force jamais ses interlocuteurs et leur accorde son attention. Selon plusieurs négociateurs de l'accord de gouvernement, il a mené les discussions avec une certaine honnêteté et beaucoup d'humour. Résultat : il suscite de la confiance auprès de ses partenaires de majorité. Cette qualité était inattendue car, d'un œil extérieur, Bart De Wever paraît souvent sombre et un brin misanthrope…

7. Deux visions de la diplomatie
Les dirigeants nationaux trouvent souvent dans la diplomatie un peu de réconfort : des rencontres feutrées entre dirigeants, moins de critiques… Multilingue, cosmopolite, Alexander De Croo a assuré avec brio la part internationale de ses fonctions au "16". Dans ce costume, il semblait prendre toute sa mesure. Bart De Wever goûte moins ce genre d'exercice de représentation. "De Croo était avide d'international, De Wever pas du tout, affirme un nationaliste flamand. En outre, leurs diplomaties sont totalement différentes : De Croo aimait faire de grandes déclarations, ce qui n'est pas le cas de Bart. Il préfère une diplomatie de coulisses. Il fait avancer ses points en stoemelings mais il n'ira pas faire des grandes déclarations à l'Onu." Cette finesse a déjà été remarquée dans les milieux diplomatiques.
De Croo aimait faire de grandes déclarations, ce qui n'est pas le cas de Bart. Il préfère une diplomatie de coulisses. Il fait avancer ses points en stoemelings mais il n'ira pas faire des grandes déclarations à l'Onu."
On a prêté à Alexander De Croo des ambitions personnelles lorsqu'il était chef du gouvernement. Il a pu rêver d'un poste à la Commission européenne. L'ancien chef de la Vivaldi cherche désormais à devenir directeur général du Pnud, le Programme des Nations unies pour le développement. Il semble en aller tout autrement pour Bart De Wever. Dans un grand entretien accordé à La Libre lorsqu'il était encore président de la N-VA et bourgmestre d'Anvers, il avait affirmé ne pas être attiré par les gros postes qu'ouvre un passage par le "16" : "Je n'ai pas besoin d'une carrière européenne par après. Mon ambition n'est pas de servir le café à Madame von der Leyen" (la présidente de la Commission), ironisait-il.
